27 avril 2016

Au réveil, j’appelle le refuge de l’alpe de Villar d’arêne pour savoir s’il est accessible à pieds ou si on a besoin de raquettes. Apparemment il y a un peu de neige jusqu’au refuge mais on peut y accéder à pieds sans problème. Pour le col d’Arsine, il nous faudra certainement des raquettes, ou du moins des bâtons de randonnée.

Camille se fabrique un petit turban qui fera office de bonnet avec une écharpe. On dirait un bédouin !

C’est parti pour La Grave où nous louons deux paires de raquettes avant de repartir vers le parking du pied du col à Villar d’arêne, départ de la rando :  11h30. De là, il nous faudra suivre le GR 54 entre rivières et stalactiques pour arriver au refuge de l’Alpe. On se traine nos raquettes d’une main, et les bâtons de l’autre. Dès le début du sentier, on tombe sur un squelette de mouton en 3 morceaux distincts.




La rando commence le long d'un lac puis on grimpe un peu, longeant la petite rivière.



 J'vous ai dit, on dirait un bédouin :)


Puis, nous grimpons sur quelques centaines de mètres après le Pas d'Anna Falque.

Le pas d'Anna Falque

On se sent réellement immergées dans la montagne. Nous croisons quelques marmottes, et l'une d’entre elle vient se poster juste devant Camille, à 2 mètres, la regardant droit dans les yeux. Je suis jalouse, un peu. J’aimerais bien avoir une marmotte.



Cascade entre neige et glace.
 






En haut de la montée, le sentier est invisible car recouvert de neige : on traverse alors une immense plaine, l'endroit fait très sauvage, avec toute cette absence de vie humaine, malgré quelques traces.











La plaine est habitée par des petites marmottes qui courent partout en nous voyant, et au loin deux chamois semblent totalement impassibles. Certaines marmottes sont moins farouches que d'autres...

Ben oui, moi aussi j'aime bien regarder le paysage !



Cheveux aux vent !

Je crois qu'elle m'aime. JE VEUX UNE MARMOTTE.


Malheureusement, à peine 200m avant le refuge, Camille tombe dans une énorme mare de boue. Sa chaussure droite est trempée, ainsi que son pantalon sur 20 cm. On se dépêche d’aller au refuge pour se réchauffer. D’ici, nous croisons quelques skieurs qui montent à pieds et descendent jusqu’au refuge. Balaise…
Nous prenons un thé et un chocolat chaud au refuge et mangeons notre salade. Camille fait sécher sa chaussure et sa chaussette devant le poêle.
A 15 heures, nous repartons en direction du col d’Arsine. Depuis le refuge, les raquettes s’imposent. Au moment de notre départ, nous croisons le chemin de skieurs qui ont terminé leur descente, mais nous sommes bien les seules à prendre la route à pieds aussi tard…




Nous évoluons sur de la neige glacée et partiellement fondue. Camille a encore le pied mouillé, la madame du refuge lui a donné des sacs plastiques pour tenir son pied au chaud mais tout se barre dans sa chaussure et elle a mal. Cela dit, elle ne bronche pas et continue d’avancer sur le versant de la tête de Pradieu. En face de nous, le versant nord des pics de chamoissière et d’arsine dévoilent une couche de neige encore très épaisse en cette saison. 




Le col est censé être à 40 min en suivant le GR 54, mais nous ne le voyons pas et essayons de raccourcir le trajet en passant par le flanc de montagne. Seulement, les raquettes en montant droit, ça va, mais pour marcher penché, c’est infernal : on glisse, on fait des détours inutiles, on finit par descendre sur les fesses jusqu’en bas pour remonter plus loin… C’est long. Très long. Je veux bien penser qu’en été avec un beau sentier sec, on ne mette que trois quart d’heure pour rejoindre le col, mais là nous marchons en raquettes depuis plus d’une heure et demie, et ça commence à faire long… Je sais que le col est juste après un virage, mais ce virage me semble toujours plus loin à chaque montée que l’on fait.




Nous marchons dans les traces de ski de fond qui nous « portent » un peu. Camille est hésitante, elle voudrait aller au bout mais il commence à faire froid et les amas de neige d’en face ne la rassurent pas. Je deviens de plus en plus hésitante, moi aussi. Je réfléchis, je réfléchis. Je pèse le pour et le contre. L'heure tourne. J’ai bien envie d’aller au bout. Allez, on se remet en route. On arrive bientôt à une neige blanche, glacée, totalement vierge, qui craque par grosses plaques sous nos pas. Plus aucune trace de ski, ni de pas. On se regarde, dubitatives : il plane une espèce de tension, comme si la montagne nous surveillait de près, presque menaçante. Il est presque 17 heures, on n'est même pas sûres d’être proches du col. C’est bizarre, cette espèce d’étape franchie, en quelques minutes, où je me sens passer de la motivation à la résignation, voire la peur.

Camille est partagée elle aussi, clairement pas rassurée. On aimerait aller au bout, mais plus on va s’en approcher, moins on aura envie d’abandonner, et plus ça deviendra dangereux, car il est déjà bien tard. Je me connais, si j’arrive à voir le col et qu’il est 18 heures, j’irai jusqu’au col, quitte à prendre une demie heure de plus et rentrer de nuit. Parfois il faut savoir remettre à une autre fois.

Bon, tant pis : demi tour.


Rah, ça fait chier quand même, je me dis qu’on aurait peut-être du faire demi tour bien avant, ou alors aller au bout, mais renoncer à quelques dizaines de mètres, c’est très frustrant.


(pour voir la carte en grand, ouvrez dans un nouvel onglet)


On ne peut regretter d’être seules dans un tel endroit… Et c’est justement cette sensation que j’ai eu là-haut, de solitude totale, qui m’a à la fois motivée et à la fois fait abandonner. Cette impression d’être vaincue par les éléments, je l’oublierai pas, et c’est ce qui fait que je ne regrette pas d’être allée jusque là-bas, même si on est pas allées au bout, même si c’était long, difficile et qu’il faisait froid. C’est peut-être la première fois que je me suis sentie en insécurité dans la montagne. Plus aucune trace, une neige craquante, aucun signe de vie humaine… Il serait arrivé ne serait-ce qu’un truc, bobo ou autre, on était dans la merde. Je garde en tête le souvenir de ce lieu, d’immenses montagnes enneigées, qui avaient l'air presque vivantes, pas très bienveillantes, et qui nous entouraient tel un traquenard.

Un peu comme ça :


Bon, bon, d'accord, on s'en va.


Camille en a marre, elle s’énerve et bougonne un peu. Elle a froid, mal, elle est fatiguée. C'est un peu sa "journée de ski" à elle. Je crois qu'elle en bave autant que j'en ai bavé samedi.
Je passe devant et trace à vitesse grand V, me disant qu’elle me suivra de toute façon : j’ai surtout pas envie de rentrer de nuit, et je me rappelle la longue marche qui nous attend, mine de rien. A partir du moment où on va dans une direction précise, on oublie un peu le temps qui passe, mais une fois qu'on s'est résignées à faire demi-tour, l'insouciance fait place à la prévention et on prend conscience que le long retour nous attend. Le temps a passé et nous rattrape vite. Je vois le soleil qui fonce bien plus vite que nous et qui sera bientôt caché par l’immense pointe Nérot qui domine à 3500m à notre gauche. Je regarde régulièrement en arrière pour m'assurer que Camille soit bien derrière moi, mais comme je la sens à fleur de peau, je ne dis rien, ça sera inutile. J’attends que ça passe. Je la vois s’arrêter derrière moi. Je m’arrête, j’attends qu’elle se remette à marcher : de toute manière, je peux pas faire grand chose de plus. J’attends. Elle finit par me rejoindre, en larmes, elle craque et s’énerve un bon coup. Nous restons là, une dizaine de minutes, ça lui fait du bien d’évacuer tout ça. Et… le soleil se barre. Je dis à Camille qu’il faut qu’on se bouge parce qu’on va geler sur place. Ici, à plus de 2000m, sans soleil, un vent du Nord glacial nous frappe de plein fouet. J’ignore à combien est la température ressentie, mais quand je ne sens plus mes doigts après les avoir sorti 20 secondes de mes poches, j'en déduis qu’on est largement dans les négatifs. On se met alors en route, portant les raquettes et les bâtons comme on peut en essayant de garder les mains dans les poches. Camille redevient loquace, la tension est descendue et on commence à rigoler. L’ambiance est bien moins pesante que là-haut. Qu’est ce qu’il fait froid par contre. On n’arrive pas à rattraper le soleil qui s’abaisse de plus en plus derrière les montagnes.


Arrivées en bas, à 19h30, on est quand même bien contentes. Il fait 2°C mais on a l’impression qu’il en fait 10, tant le contraste est marquant.

On aura finalement fait plus de 15 km, en 4h30 de montée pour 2h30 de descente. Je pense qu’on aurait pu largement aller jusqu’au col si :
1. On était parties 2 heures plus tôt.
2. Camille était pas tombée dans la boue juste avant le refuge.



Cela dit, un peu comme ma dernière journée de 15 km au Beaufortain avec mon genou pourri, même si c’était pas la journée la plus agréable, c’était enrichissant, personnellement. On se surpasse et finalement on en garde un bon souvenir. C’est au tour de Camille d’avoir sa fatigue générale, tandis que moi, après mes 2 jours de ski ce week end, je me porte plutôt bien. Un peu fatiguée certes, mais je n'ai mal nulle part. D’ailleurs, Camille comprend mieux comment j’ai pu me retrouver épuisée, les larmes aux yeux, la deuxième journée de ski quand je ne supportais presque plus mes jambes.

Nous rentrons vers 20h30, après être passée au magasin de sport laisser un mot au mec pour lui dire qu’on rapporterait les raquettes demain à la première heure.

Pour se consoler de cette journée éprouvante, mais unique, je nous fais une petite pizza poivrons / 3 fromages.


Phrase du jour de Camille : "C’EST NUL LES RAQUETTES !"
(bon en vrai elle le pense pas trop hein, mais elle en avait marre la pauvre.)



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