Il
a bien flotté cette nuit. Mais le soleil est là pour réchauffer la
petite Tautau (la tente) avec nous dedans.
J'ai mal.
Journée tranquille
aujourd'hui, on sait qu'on a juste à faire demi-tour, qu'on va pas
se perdre, qu'on va pas mourir (normalement), et que ça devrait pas
être trop dur. Le plan D consiste donc à retourner à la rivière
où on avait pique-niqué la veille et faire du stop (c'est pas très
fréquenté mais on avait quand même vu passer quelques bagnoles).
Retraversée
des gués, re trempage de grolles, pause snickers en regardant les
photos.
Le
retour jusqu'à la source se fait facilement, en une heure et demie
environ, on se retrouve à notre halte de la veille.
« Le
midi, c'est pas une partie de plaisir, hein » me dit Camille en
croquant dans sa barre de tofu à l'ail des ours. C'est pas faux.
Bien que ce soit moins dur à avaler qu'en Laponie, le frometon et le
tofu, ça allait deux jours, après faut avouer que c'est pas avec
grande hâte qu'on déjeune. On n'a même pas très faim, on mange
parce qu'il faut manger (et ça alourdit le sac, aussi).
On ne
s'arrête pas bien longtemps, on repart assez vite sur nos pas de la
veille, sans le lasser des immenses plaines désertes hormis, par ci
par là, une petite yourte, plantée au milieu de rien, au pieds des
montagnes encore enneigées. Je veux vivre dans cette yourte.
Oui,
là au milieu, le minuscule point blanc, c'est une yourte.
On
fait une minuscule pause pour laisser passer un camion de foin qui
tangue de tous côtés et dans lequel on aimerait pas monter...
On
avance relativement bien, esquivant quelques veaux qui, apeurés,
s'enfuit en nous dévisageant. On entend gronder pas très loin.
L'orage stagne au-dessus des montagnes mais le vent semble jouer en
notre faveur. Je me délecte de ces rares instants où règnent la
foudre et les centaines de moutons.
Arrivées
au col à 15h30. On fait une pause. Deux types s'approchent et
commencent à nous parler. Comme d'hab, on comprend rien, et ils ne
comprennent rien. Il faut un long temps d'adaptation les uns aux
autres pour commencer à se comprendre en gestes. L'un d'eux est plus
loquace. Il nous demande si on veut monter son cheval, nous demande à
quoi sert tout ce qu'il y a sur notre sac (tapis de sol, chargeur
solaire). L'autre est intrigué par ma cigarette électronique et se
marre à chaque fois que j'expire de la fumée par le nez. Le premier
nous offre une pomme, nous dit de venir chez lui pour en manger
d'autres. Ils sont vraiment adorables. On finit par ne plus trop
savoir quoi leur dire et, au bout d'une bonne demie-heure de
gesticulation, on se décide à les saluer pour redescendre à la
rivière.
C'est
encore une fois le sourire jusqu'aux oreilles qu'on redescend sur
notre sentier de terre rouge en chantonnant et, parfois, quand le
cœur y est, en trottinant. Bon, pas longtemps.
Il
est un peu plus de 16 heures quand nous revoilà à la rivière, un
peu plus de 24 heures plus tard, attendant qu'un mec passe pour nous
emmener on sait pas où. De toute façon, on n'a pas de carte, on ne
sait pas vraiment où est, et surtout on ne sait pas du tout où va
la route, donc on opte pour une stratégie simple : le premier
qui passe, on monte avec lui et on lui demande de nous déposer à
une route, s'il y va. Point. Sauf qu'après réflexion, je me dis
qu'on est un peu mal barrées et qu'on risque de passer la nuit ici
(ce qui ma foi n'est pas dérangeant non plus, vu le cadre). Il se
trouve que la route d'où on vient est semble-t-il un cul-de-sac, et
que pour que quelqu'un nous prenne en stop, encore faudrait-il qu'on
ait CROISÉ quelqu'un. Or, nous n'avons aucun souvenir d'avoir croisé
qui que ce soit... Quoique...
Mais
oui ! Le camion de foin ! A peine un quart d'heure après
notre arrivée, le voilà qui redescend, vide. Yihaaaa ! Il
s'arrête à notre hauteur et nous fait signe de grimper dans son
engin. On a pour projet d'aller à Kotchkor, une ville pas loin du
Son Kul : de là, on pourra finir le trek initialement commencé
(en ayant zappé une centaine de kilomètres, certes.) - plan E.
-
Issyk Kul ?
-
Kotchkor ?
Il
s'arrête et nous fait signe que Kotchkor est derrière nous, là
d'où on vient.
-
Ok ok, no Kotchkor alors, where you want.
-
Issyk Kul ?
-
Yes !
C'est
parti. On se retrouve ballotées de toute part dans ce camion tout
terrain qui roule sur des pierres de 30 cm de diamètre, pare-brise
pété (la base). Camille a la place passager, moi je me tiens comme
je peux sur la banquette arrière du camion, coincée entre les deux
sacs énormes, avec des objets assez dégueu un peu partout. La
conversation est limitée, mais il a l'air bien gentil ce petit
bonhomme. On dévale toute la vallée, sublime, via ce petit chemin
de cailloux, pendant de longues minutes. On croise un autre camion de
foin, qui lui monte. Notre chauffeur s'arrête, discute avec l'autre
chauffeur. Son camion est plein aussi. Deux mecs en sortent et
viennent dans le notre. Euuuh, ça va être chaud niveau places,
non ? Notre chauffeur fait signe à Camille de me rejoindre sur
la banquette. La vache, on est BIEN TASSÉES, là ! Un type et
son fils se partagent le siège passager. Yolo ! C'est reparti.
Dans
des positions inconfortables, certes, on se marre bien et apprécie
ce trajet des plus authentiques ! Ce qui est génial, c'est que
dans l'imprévu, rien de ce qu'on avait envisagé n'est arrivé, et
pourtant, tout ce qu'on vit est unique et génial. On fait des
rencontres drôles, parfois magiques, aucune journée ne se
ressemble, le paysage évolue de jour en jour, on s'enfonce dans des
sentiers inconnus, et de fait, on ne sait jamais à quoi s'attendre
et on laisse tout arriver. Et c'est génial.
Oui, le mec dort. Je fais les gros yeux, regarde Camille. Elle se marre. Comment
peut-il dormir ? Nous, on est accrochées aux sièges, on manque
de s'écraser l'une l'autre, le dos collé contre une barre de fer
dans laquelle on se cogne à chaque sursaut. Non, vraiment, il est
hallucinant. Ou habitué...
Une
heure et demie de camion plus tard, LA ROUTE !! DU BITUUUUME !
Incroyable. Le chauffeur nous dépose au croisement : à gauche
Bishkek, à droite Issyk Kul. Ok, d'après mes calculs, on est sur la
route entre Bishkek et Issyk Kul, donc certainement pas très loin de
Tokmok, à savoir notre POINT DE DÉPART de la rando, il y a 4 jours.
Tout va bien !! En descendant du camion, un troisième type
entre à notre place :
-
Mais, il était où lui ? Je suis sûre qu'il est descendu avec
nous, il était dans le camion qu'on a croisé !
-
Bah, dans la benne. Me répond Camille le plus simplement du monde.
Ouaaaaah,
il fait chaud en bas ! Je transpire à grosses gouttes. On a mal
partout. On se met en route sur la petite route goudronnée en
direction d'Issyk Kul, le pouce tendu. Peu de bagnoles, souvent
pleines.
Un
type finit par s'arrêter avec une camionnette : il nous dit un
nom de ville qu'on ne connaît pas, on préfère lui dire non et
attendre.
-
Il a dit quoi ?
-
Orlovka, un truc comme ça, me répond Camille
-
Hein ? Mais Orlovka j'ai vu ce nom, c'est bien ça ! On
aurait du monter avec lui !
Orlovka
c'est une ville sur une petite route secondaire, selon la carte, qui
passe non loin de l'autoroute qui va de Bishkek à Issyk Kul.
Du
coup, j'en déduis qu'on est sur la route un peu avant Orlovka. Pas du tout loin de Tokmok, du coup. Là d'où on est parties. Huhuhu.
Finalement,
un deuxième s'arrête. Un papy et un autre gars. Il descend, me
dessine le croisement des routes sur la poussière de son coffre et
me dit qu'il nous amène à l'autoroute pour 200 çoms à deux.
Vendu ! On monte dans sa caisse un peu pourrie (je suis
gentille) qui sonne de partout. Ça pue l'essence. Des voyants
lumineux clignotent régulièrement, ça n'a pas l'air de
l'inquiéter. Je passe une tête discrète pour voir ce qui s'allume.
Lave-glace, bon, ça... Il est plus à ça près, d'ici que le
pare-brise soit complètement pété (puisqu'il est bien fêlé,
évidemment)... Et puis le voyant d'huile et le voyant moteur.
D'accord d'accord. Visiblement sa technique c'est de prendre un peu
d'élan et couper le moteur en ligne droite.
Il
dépose un gars dans un bled, reprend une nana plus loin, la redépose
au bled suivant, chacun lui glissant un petit billet. Pas évident de
faire du stop gratuitement en dehors des montagnes. Ma foi, on arrive
à Orlovka pour moins de 3 euros. Papy nous propose, pour 100 çoms
de plus, de nous emmener à Kemin, au bord de l'autoroute. Vendu
bis !
C'est
ainsi que vers 19 heures, on se retrouve à Kemin, une petite ville
au bord de l'autoroute, un peu vide. Il nous dépose juste devant un
hôtel, j'interroge Camille : « on dort là, non ? »
-
Ouais, on va demander le prix avant.
On
s'approche de l'entrée, une gentille madame nous demande ce qu'on
veut dans un anglais approximatif. 1000 la chambre avec deux lits
simples, 1400 la suite avec cuisine et salle de bain privative, 800
la chambre double sans salle de bain. Vendu ter, on prendra la
chambre double. 10€ la nuit, ça doit être un sacré hôtel !
Hum hum... Oui 10€ c'est assez cher pour un hôtel de petite ville,
mais il était pas sacré du tout ! Le fils de la madame nous
emmène jusqu'à notre chambre en ouvrant toutes les portes à la
recherche d'une chambre libre : oui, y a pas de clef. Voilà,
chambre 11 ! Ooohhh un lit ! Ou plutôt une paillasse. Les
lits sont durs comme le sol, un pauvre drap tout petit, des
chewing-gums sur la tête de lit, et... c'est tout. Y a juste un lit
dans une pièce. Inutile de dire qu'on oublie la clim. Bon, on n'est
pas à ça près, hein !
Ça
pue dans la chambre. Entre nos sacs, nos sakapus (sac de linge sale),
le fromage, et la poubelle, j'en peux plus. Il faut évincer un des
éléments. Allez hop, je descends voir la madame de l'accueil pour
lui demander où jeter la poubelle. Apparemment son anglais est
limité. Sac poubelle à la main, j'essaye de lui expliquer pendant
deux minutes que je sais pas quoi en faire. Elle ne comprend pas...
Les gens n'ont pas de poubelle ici ? Faut dire qu'on en trouve
nulle part... Elle finit par s'approcher en me disant « montrez-moi
ça sera plus simple ! » Je fais un pas en arrière « NO
NO NO » dis-je en me pinçant le nez. Elle capte à ce
moment-là et m'indique un espèce de gros fût où sont entassées
des ordures et je suppose que régulièrement, ils y foutent le feu.
On
profite un peu du Wifi (Camille capte dans la chambre, moi avec mon
Teeno on doit aller dans le couloir. Sympa.) et on repart dans LA
VILLE pour acheter à manger.
20H30, tout est ouvert, mais on a
oublié le dico kirghize et c'est un vrai combat pour faire
comprendre aux commerçants que je veux pas de viande. Déjà, ici,
trouver des plats sans viande c'est un peu limité, alors dans des
supérettes bon marché où personne ne parle anglais, c'est une
sacrée tranche de rigolade ! On se retrouve à imiter des
poules et des vaches en montrant des sandwichs du doigt. Finalement,
c'est dans une 5ème supérette que je trouve mon « bonheur » :
des espèces de beignets de patates. J'en prends deux et retour à
l'hôtel pour dîner copieusement. Deux, c'était beaucoup.
La
soirée s'écoule entre geekage, douche (OUIIIIIIII !) et recherche
d'un plan E pour le reste du séjour. On avait prévu d'aller à
Issyk Kul, finalement on se dit que le mieux est peut-être d'aller
directement au Son Kul, de finir notre trek initialement prévu, et
ensuite de voir s'il nous reste 2 jours pour aller à Karakol.

















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