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18 août 2015


It's a long way to the top if you wanna rock 'N roll


Je me réveille avec un goût amer dans la bouche : c'est l'anniversaire de ma grand-mère. Je sais pas pourquoi, y a des souvenirs qui sont plus que des souvenirs, des réminiscences. Les ethnologues disent que la différence c'est que plutôt qu'une immersion dans le passé, la réminiscence est une « irruption » du passé dans le présent. En gros, on revit le truc, en ressentant la même chose, limite en redécouvrant la scène comme la première fois. Il m'arrive parfois d'avoir ce genre de flashbacks « vivants », la projection est telle qu'on ressent la même chose qu'à l'instant T, avec cette même intensité intacte. Ça m'arrive souvent avec mon voyage en Sicile en avril dernier, depuis quelques semaines, de temps en temps BIM, y a un moment très très précis qui arrive à ma mémoire et j'me sens replongée dedans comme si j'y étais. Dans ces cas-là, c'est cool de pouvoir envoyer un petit sms à Camille pour lui en faire part. Comme un rappel, pour me dire qu'y a des choses qu'il faut pas oublier, que j'ai pas le droit d'oublier. Bien des moments vécus avec ma grand-mère en font partie. Il est 6 heures du matin quand je me réveille, et je me souviens où j'étais il y a de ça pile quatre semaines, un même mardi humide. Plutôt qu'enfermée dans une chambre d'hôpital, c'est cette fois sur le flanc d'une montagne que je passerai les 10 prochaines heures, jusqu'au glas de 16h30, mon arrivée prévue au télécabine.

Punaise, que la nuit a été fraîche. L'air était tellement froid en dehors de mon duvet que j'ai fini par m'enfermer dedans en serrant le cordon de la capuche à fond. Du coup j'ai perdu mes repères et j'me suis retrouvée dans tous les sens, me réveillant la tête dans la porte en plein milieu de la nuit et cherchant mon « oreiller » (comprendre ma polaire dégueulasse).

Un peu après mon réveil, le soleil vient pointer sur la toile de ma tente... aaaaaaah, ça faisait tellement longtemps que j'attendais ça !

  
Je prends mon temps pour me lever vers 7h30, aller faire mon chocolat chaud sur la table commune du chalet, la nausée au ventre... erk, je tremble, je me sens pas bien. Mon genou fait toujours mal, finalement c'est pas plus mal que ce soit la dernière journée, je sens que je vais bien me bousiller aujourd'hui avec mes 15 km en prévision et mon sac sur le dos.
Mais, malgré tout, je suis plutôt d'attaque aujourd'hui ! Après avoir rangé tout mon bordel sous un temps plutôt dégagé (mais encore loin d'être radieux), je me lance dans la fabrication d'une genouillère... Il se trouve que c'est pas une grande bande qu'ils m'ont filé, mais deux petites qui font à peine le tour de mon genou. Du coup, je me retrouve à sceller les deux bandes avec du sparadrap adhésif que j'ai bien fait d'emmener. Bon, c'est pas génial mais ça fera l'affaire. La jambe bien compressée comme un saucisson, j'espère que ça va atténuer un peu la douleur et me mets en route vers le col du Joly !



En partant, je prends en photo un groupe de randonneurs que j'entends timidement dire derrière moi « C'est bizarre de randonner toute seule comme ça
- Oh, y en a de plus en plus... »
Hé ho, je suis pas un animal, je vous entends hein. Je les laisse me dépasser parce que je m'arrête régulièrement pour passer un coup de fil. On voit qu'il fait meilleur temps et qu'on est sur le GRP du tour du Beaufortain, y a quand même pas mal de monde, VTT et marcheurs en plus ou moins grands groupes. Je sors mes écouteurs et me tape une bonne tranche de folk américaine (principalement Simon & Garfunkel) après un épisode The White Birch (que je recommande fortement les jours de pluie d'automne).



Le faux plat ne me fait pas souffrir et je ne sais pas si c'est la « genouillère », le paracétamol, la musique ou mon cerveau qui a décidé de me foutre la paix, mais je me sens carrément bien ! Commence à y avoir un peu de soleil sur ce sentier agréable aux allures d'Irlande (encore une fois). Normalement, on est censés voir le Mont-blanc par temps dégagé, mais je crois que ça sera pas encore pour moi aujourd'hui... J'ai eu le nez fin d'aller au Nid d'aigle jeudi... Punaise, JE SUIS HEUREUSE.



Après 7 kilomètres en un peu moins de 2 heures qui passent relativement vite sur cette première partie, je fais une halte au refuge de la croix Saint-Pierre au col Véry où je me tape encore une omelette au Beaufort avec un thé, que j'ai encore du mal à finir parce que quand même, l'omelette au fromage, c'est un peu LOURD, surtout vu les repas que je me tape tous les soirs depuis une semaine (ou plutôt les non-repas).



Il est midi et demie quand je me casse du refuge et les panneaux indiquent 6,5 km soit 2h10 jusqu'au col du Joly... Donc si je calcule ça fait 2h30/40 jusqu'au téléphérique... Etant donné que c'est pas mal de la descente et que j'avance à rien vu que je peux pas prendre appui sur mon genou gauche en descente, je calcule qu'il me faudra 3 heures jusqu'au col du joly... Donc environ 16 heures grand grand max au télécabine. Bon, c'était sans compter les 3 jours de pluie et le sentier qui s'est transformé en 15 cm de boue. Graaaaaah. Bon, les paysages sont jolis et tout, mais y a un moment, COMMENT JE FAIS MOI ?




 
En temps normal j'aurais foncé là dedans à toute vitesse, ou j'aurais contourné par le talus à gauche, sauf que là, j'ai trop mal quoi. Chaque pas est un calcul stratégique : je dois pas être en équilibre sur mon genou gauche, je dois pas faire en sorte d'avoir le genou gauche plus haut que le droit, je veux limiter la montée / descente, et je dois pas y laisser mes chaussures. Je croise un mec qui me dit qu'y a « deux ou trois endroits bien humides ». Effectivement, hormis la boue non stop, y a 3 passages vraiment très très boueux où on s'enfonce bien. Devant moi, je vois un type en VTT qui marche à côté de son vélo. Quelques minutes plus tard, je le rejoins, il est arrêté pour manger. On discute un peu, le type vient aux Saisies avec ses enfants tous les ans en hiver mais « la montagne en été, tout le monde aime pas »... AH BON ? Pourquoi ça sivouplé ? Il projetait de rejoindre le col du Joly aussi, mais vu le sentier impraticable, il va reprendre un chemin pour descendre à Hauteluce et rejoindre les Saisies par la route, je crois que c'est mieux pour lui...
Je continue mon chemin et la suite va se gâter... Pensant que le temps allait se dégager, en fait il se couvre de plus en plus, et je passe mes 5 derniers kilomètres dans les nuages. 



Ayant doublé le groupe de randonneurs de ce matin, ils me rejoignent assez vite et m'aide à me sortir des clôtures à vaches dans lesquelles je m'empêtre à chaque fois que je dois passer en dessous (y a toujours le tapis de sol qui se coince dedans, grr). Et s'en suit une jolie tranche de gueulante. Déjà, parce que je marche dans ÇA pendant 3 kilomètres, et quand je crois que c'est fini et que c'est un peu moins boueux, c'est reparti de plus belle...

 GRAAAAAAAAAH.

Ensuite parce que j'ai MAL, bordel, j'ai maaaaaaaal. Et ça monte, et ça descend, et je marche en crabe, et je boîte, et régulièrement, je plie le genou sans faire exprès et lâche un cri de douleur énervé. Je vois rien à 10 mètres, le sentier est assez peu balisé et je peste. « Mais il est où ce putain de chalet ???? Mais j'ai mal, merde !! Et comment je marche là-dedans, moi, hein ?!! Je fais comment, on m'explique ??? » Bref, je lâche mes nerfs. Au moins, s'il y a une chose qui me pose plus aucun problème, c'est le poids de mon sac, auquel je me suis totalement habituée (je crois qu'il a du perdre 2 ou 3 kilos depuis le début, ça joue aussi).
En tout cas, je sais pas si Seb avait aussi mal au bassin quand on a monté le col du Chardonnet à Névache, mais si c'est le cas alors je lui dis un bravo monumental parce qu'il a pas bronché malgré la douleur (frangin si tu me lis).

16 heures, je rejoins ENFIN le chemin qui mène au col du Joly, et là, je fais plus du tout attention ni à la douleur, ni à la fatigue, ni à la brume qui m'entoure, je trace, à grandes enjambées, j'en ai plus rien à foutre, je me dépêche parce que je veux arriver au plus vite au télécabine qui ferme à 17 heures (et si j'arrive après, en clair... j'ai 70% de chance de pas rentrer à Paris, en gros).


Et me voilà arrivant à 16h30 au télécabine du Signal, un torchon troué pendu à mon sac, grimaçant, boitant et couverte de bouse jusqu'aux genoux. Les gens me regardent bizarrement mais je n'y prête pas vraiment attention, mon but c'est juste de rentrer dans une cabine vite. Je sors mon ticket acheté il y a quatre jours, et une dame m'aide à rentrer dans la cabine parce que ma tente coince. Une fois assise, la porte se ferme, et me voilà descendant vers les Contamines Montjoie... Je lâche un gros rire, un truc de soulagement, de joie, de bonheur, de plaisir. Je suis ARRIVÉE, et tellement contente. Contente d'être arrivée, mais aussi contente de les avoir fait, ces 15 kilomètres. Contente de m'être surpassée, d'avoir gardé le mental malgré mes crises d'énervement régulières. Je craquais un peu, mais en fait ça fait un bien fou. J'ai l'impression de revenir d'un truc énorme, d'avoir traversé un désert, je sais pas, pourtant c'était pas si infaisable ni exceptionnel, hein, mais je sais pas, j'ai l'impression d'avoir franchi un truc. Ça peut paraître étrange mais finalement je crois que c'était ma meilleure journée. Pas la plus jolie, pas la plus agréable, mais de loin la plus éprouvante, et j'en ressors avec un sentiment de victoire que j'ai jamais eu avant.
J'aurais finalement mis plus de quatre heures à faire ce chemin annoncé en moins de trois.

 Je vous présente mon sourire le plus franc.

Arrivée en bas, je m'arrête sur le bas-côté où coule une rivière pour nettoyer mes chaussures, j'ai pas envie de dégueulasser le bus et le train...
Ah, je me sens bien. Je me sens à ma place. En sale état, mais à ma place. J'arrive à l'arrêt de bus du hameau du Lay, il est 17h30, et voilà que la pluie revient de plus belle. J'ai du bol, y a des toilettes publiques où je vais me changer pour mon retour en train (me reste un change propre, c'est fou!) et retirer ma genouillère, etc.


 
Me voilà dans le bus, toute seule avec le chauffeur, encore. J'ai bien chaud, je suis éclatée, et j'ai une douleur très vive au genou. Je n'ai pas de regret de m'en aller vu le temps pourri qui s'abat sur la commune et de toutes façons, j'aurais pas pu refaire une randonnée demain. Ça se goupille pas si mal tout ça, finalement.
Ça y est, elle est là, la petite nostalgie de pré-départ, celle que j'ai eu en prenant le ferry de retour en Irlande, l'avion de retour de Sicile... Cet espèce de petit retour à la réalité, aux choses concrètes du quotidien. Je n'ai pas encore assez de recul pour l'affirmer, mais je crois que ce séjour en solo m'a fait du bien. Tiens, pour coller à cet instant, une musique malienne aux harmonies mélancoliques :

   
18h30, je suis de retour à la gare de Saint-Gervais, mon train est dans deux heures et je erre dans les rues vides et moroses du quartier de la gare. Je finis dans une pizzéria bien cheap, histoire de bien manger avant le train et de passer l'heure et demie qui me sépare du retour.


 Il y avait écrit « coupe glacée » sur la carte, hein.

20h26, mon train part, et encore une fois le wagon des sièges inclinables est vide... Il se remplira petit à petit jusqu'à Chambéry, mais finalement ne sera rempli qu'à moitié et je pourrai encore m'étaler sur deux sièges pour dormir en tout confort avec mon duvet...


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