Madère, alias Jurassic Park
Je n'ai toujours pas de
smartphone (et j'compte bien ne pas m'en procurer), donc c'est depuis
mon ordinateur que je découvre les sites de VTC et me commande un
chauffeur pour me rendre à l'aéroport. Comment ça j'ai des goûts
de luxe ? 25 balles pour aller à Orly en 40 minutes au lieu de
1h45 avec 18 kg sur le dos et plus de 15€ de transports en commun
(dont 9 d'OrlyVal), c'est vite calculé...
Arrive à l'aéroport vers
10h, j'enregistre mon bagage directement en soute : 14,1 kg,
j'ai droit à 15, ça tombe bien.
Je suis en première ligne
pour l'embarquement à 12h30 et, quelques minutes avant, j'ai ce
sentiment de libération, comme si on enlevait des mains de ma
trachée. Je raque 12€ pour une vulgaire salade et une compote.
Décollage. Je suis côté
hublot, comme toujours, pour un accès immédiat à la Terre vue du
ciel.
Et comme je suis une prof
parfaitement consciencieuse, j'ai pris avec moi pas moins de 86
copies de 4èmes. Eh oui, 5 heures d'avion, c'est long. Et puis on
sait jamais, un soir pluvieux sous la tente, un séjour à
l'hôpital... Ya toujours un moment pour mettre l'ennui à profit !
Du coup, c'est dans les airs que j'entame les 25 premières copies.
On arrive à Porto, une escale de 30 minutes le temps de faire
descendre et de récupérer des passagers. Nous autres restons à
bord et attendons, comme dans le train.
C'est relativement moche, en
tout cas vu du ciel. C'est reparti, il reste deux bonnes heures de
vol. J'arrête les copies et me colle mon nouveau lecteur mp3 sur les
oreilles. Yaaaaaah, merci Jeannot !! Il faut comprendre que l'an
dernier, mon ami Jeannot m'a offert un super lecteur mp3 à PILES, ce
qui est génial pour les rando puisqu'on a juste pas accès à
l'électricité pendant plusieurs jours. Sauf qu'entre temps, je suis
allée dans les Pyrénées, et le lecteur en question est tombé dans
la rivière avec René (mon sac). Du coup il est mort. De fait, mon
anniversaire étant en décembre, ne v'la-t'y pas quelle idée
sompteuse que Jeannot a eue de m'offrir un NOUVEAU lecteur mp3 à
piles !! Du coup, je m'éclate avec ma playlist et... m'endors.
Je me réveille quelques
temps plus tard avec Exit music (for a film) de Radiohead. Elle est
belle, cette musique. Elle me renvoie toujours en 2006, me rappelle
des souvenirs tournés vers des personnes précises et pointés de
nostalgie. Je regarde dehors, il y a tant d'eau, tout est si bleu, si
vaste. La musique de Dark Souls III démarre, si intense, m'enivre,
je m'envole hors de tout (comme c'est bizarre depuis un avion, lolz).
A l'approche de Madère, je
me plais à prendre conscience qu'ici, je ne suis personne. Je ne
suis pas prof, je ne suis pas parisienne, je ne suis pas normande
(si, toujours quand même, c'est dans le sang), je ne suis pas
parente de X, je suis pas tous les critères qui font qu'on me
connait telle que moi. Je suis une anonyme parmi tant
d'autres, une inconnue au milieu de l'inconnu, dans un coin du temps
et de l'espace. Et ça, je crois, c'est la force qui me pousse à
foncer tête baissée. Bien loin de la peur que la solitude peut
apporter, en ces temps de perte dans l'inconnu qui sont assez
nouveaux pour moi, ici, c'est un sentiment de liberté qui s'offre à
moi. Et ça me plait.
19 heures. Bon les gars,
j'ai pas chômé. Oui parfois j'écris de manière rétroactive, ça
vous immerge un peu plus dans mon quotidien, celui où j'écris
seulement une fois que j'ai le temps. Non ? Allez je vous
raconte ça, un peu.
Alors là actuellement je
suis au bout d'une route, dans Funchal. Je suis arrivée à 16 heures
à l'aéroport de Funchal (qui est à Machico d'ailleurs, pas du
tout à Funchal), récupéré René, choppé le bus express de 16h15
pour le centre de Funchal, acheté une bouteille de gaz dans un des
très rares magasins qui en vendent sur l'île (15€ la bouteille,
fumiers) puis j'ai demandé dans un genre de prestataire qui organise
des randos pour mon autorisation de bivouac dont j'ai pas eu de
nouvelles : c'est grave ? J'explique que je vais à Porto
Moniz ce soir, à l'autre bout de l'île, et que je reviens à pieds.
La nana m'a supplié de ne pas faire ça. J'ai pas compris pourquoi,
je l'ai regardé étonnée. Le mec à côté d'elle m'expliquait que
c'était hyper long et que je pourrais jamais revenir ici avant la
nuit. LOOOOOOOL, ils ont cru que je voulais traverser l'île en deux
heures ! Je leur ai gentiment expliqué que je suis pas tarée
et que je vais revenir en 6 jours de marche (d'où ma question
initiale sur les aires de bivouac, en fait hein...) Il était alors
17h15 et la nana me dit que l'organisme pour mon autorisation de
bivouac ferme à 17h30. Et c'est pas la porte à côté. Mbon, il
était gentils quand même, même si globalement ils m'ont pas
apporté grand chose. Je les ai remercié et me suis barrée. En
face, il y avait l'Office du Tourisme, donc j'ai posé la même
question à une nana à qui j'ai sorti mon mail imprimé avec les
demandes, et mon laïus. Pas très aimable, elle m'a un peu prise de
haut en me disant « non mais faut faire ça des mois à
l'avance hein, ya plein de monde, votre mail date du 24, on est le
27 ! » (Hurf hurf hurf, je rigole, maintenant quand j'y
repense). Oui ben j'ai une vie madame, et j'ai pas prévu mon voyage
DES MOIS à l'avance. J'étais en train de me dire que j'aurais
jamais du demander quoi que ce soit quand elle m'a proposé d'appeler
le service des forêts qui délivre l'autorisation, celui qui ferme à
17h30 oui. Il est 17h25. Miracle, une nana a décroché, fouillé
dans ses mails et a dit à la nana en face de moi qu'on m'avait
renvoyé l'autorisation ce matin à midi ! Ah, mais j'étais
dans l'avion ma bonne dame. « Donc c'est bon, vous avez juste à
montrer votre autorisation », a-t-elle conclu en désignant mon
portable. Aha, aha, aha. Ceux qui me connaissent savent. Pour les
autres, j'ai eu trois portables dans ma vie : un sagem myx5, un
ZTE F160 et l'actuel Samsung GT, qui est certes tactile mais c'est
bien sa seule ressemblance avec un smartphone tel qu'on l'entend. Je
lui ai donc expliqué que je n'avais pas internet, tout en me disant
qu'on est à l'office du tourisme, et que si elle est pas trop con,
elle va me proposer d'aller voir mes mails et d'imprimer
l'autorisation. Ben non ! Elle me dit que de toute façon, on
m'a dit oui, alors j'ai qu'à montrer le mail que j'ai envoyé si on
me demande quoi que ce soit. De toute manière, j'ai comme
l'impression que personne ne va rien me demander, mais je suis en
règle et j'ai du gaz, c'est le principal. Mission accomplie.
Bref, après quoi je suis
allée me poser sur un banc en attendant mon bus de 19 heures et en
buvant une bière madéroise ouverte à l'opinel devant un concert de
rock, dans la rue, en discutant avec des mamies canadiennes.
Demain on attaque le dur,
vous aurez probablement moins de détails, mais là j'avoue que
j'étais assez fière de ma course express tout en réussite. Le
temps est couvert mais il fait 20°C, l'île ressemble à Jurassic
Park, les maisons sont entassées à flanc de montagne ou de falaise,
et j'ai déjà hâte de commencer ma deuxième course, bien moins
express : la traversée.
La lumière du soir est
belle, et je me dirige vers mon arrêt de bus... que je ne trouve
pas. Chiotte. Il est bientôt 19 heures, il passe à 19h00, et
surtout c'est le dernier. Bon, au pire je ferai du stop, mais ça
crame tout mon programme, ça. Je demande à 4 ou 5 personnes, je
comprends rien à ce qu'on m'indique. Y a 3 compagnies différentes à
Funchal : Horarios do funchal, SAM et Rodoeste, la dernière
étant celle que je cherche. Evidemment que je ne croise que des
arrêts de bus SAM et HF. Je fais un détour de 20 minutes pour
finalement revenir juste à coté de là où je suis partie, et
trouver l'arrêt de bus ridiculement petit (un panneau, en fait).
Cela fait 15 minutes que j'attends, je demande à tous les bus qui
passent quand arrive le bus pour Porto Moniz, tous me disent « c'est
le prochain ». Bien bien bien bien. Finalement, le voilà, avec
quelques 20 minutes de retard. Sauf que LOL, c'est un bus de ville...
pas de soute, des sièges ridiculement petits, on se croirait dans
les années 50 ! Le chauffeur m'explique que je vais devoir
changer de bus, je comprends riennnnnnn. Et surtout, le bus est
plein... Je passe même pas dans l'aller avec mon gros sac. Les gens
me dévisagent comme si j'étais une extraterrestre, je m'excuse en
souriant, on me répond pas. La vache, quel accueil. Je suis un peu
refroidie, j'avoue. Je trouve une place pour René (mon sac) et une
place pour moi, tassée à côté d'une dame qui semble me maudire
d'être entrée dans ce bus. Bon bon bon ! Petit à petit, les
places se libèrent et ne se remplissent pas tellement. La nuit
tombe. Je sais pas quand et où je suis censée descendre du bus pour
en prendre un autre. Je demande à une dame derrière moi qui a l'air
gentille et souriante, mais qui ne comprend ni le français ni
l'anglais. Du coup elle rigole et me fait oui de la tête. Il lui
manque 3 dents.
On arrive à Sao Vincente,
le chauffeur me fait signe. Ok c'est pour moi, je descends. Le temps
de prendre mon sac et tout le bordel, je suis la dernière à
descendre du bus. Je suis les gens et choppe le suivant qui attendait
tout simplement qu'on arrive. OKAY, tout va bien. Il fait nuit noire.
J'oubliais qu'on est en février.
20h30, j'arrive enfin au
camping de Porto Moniz, situé en fait à Ribeira da Janela, 5 km
plus au Sud. L'arrêt de bus n'en est même pas un, on me largue au
bord de la route. Je ne sais pas comment rejoindre le camping qui se
trouve être « en-dessous » de la route sur laquelle je
me trouve. Je traverse un pont, un ado est là. Je lui demande
comment aller au camping, il me désigne un espèce d'escalier
minuscule plongé dans le noir. Ok, ok. Heureusement que t'étais là,
mon ptit.
Il y a une tente, et c'est
tout. Je rentre dans le bâtiment vide, un type est là, me fait
payer les quelques 5€ pour ma nuit au camping. Merde, j'ai plus de
cash, il doit me rester genre 4€. Je pense pas trouver de banque ou
de distributeur avant un long moment... J'espère que j'aurai pas
besoin de thunes.
J'installe ma tente à côté
d'un chat qui me suit : une écaille de tortue !! La même
race que mon chat. Je sais donc que c'est par définition une petite
fille, puisque génétiquement, seules les femelles ont trois
couleurs.
Je crois qu'elle m'aime.
21h30 : repas à la
lueur du lampadaire. Du riz à la sauce champignons / crème. Plus de
sauce que de riz, ça fait presque une soupe. Erk. Je saurai pour la
prochaine fois : mettre moins d'eau... Le chat reste à côté
de moi toute la soirée.
Je vais prendre ma douche.
Ok ça a l'air parfaitement inintéressant mais les douches ont une
particularité assez rigolote.
Oui, elles sont parfaitement
ouvertes. Ça va que je suis seule, je m'en fous. Par contre, elles
n'ont pas toute de l'eau chaude, donc je dois en essayer 4 avant d'en
trouver une chaude. J'ai cru que j'allais me la faire en mode refuge
pyrénéen d'en Beys (ou Camille au Canigou, au choix!) Un petit thé
plus tard et me voilà dans mon duvet. Il est 23h. Armée
d'ibuprofène et de doliprane 1000 (j'ai TRÈS mal aux dents),
j'écoute Spiegel im spiegel d'Arvo Part dans la pénombre. Aucun mot
ne peut décrire ma sérénité. Je repense justement à ma soirée
dans le refuge d'en Beys dans les Pyrénées, et à ce type que
j'avais renommé Emmett en raison de sa ressemblance avec Doc,
tellement drôle et gentil. Que j'aimerais le recroiser au détour
d'un feu de camp.















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