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27 août 2019


6h. Je suis réveillée par un bruit à côté de la tente. Quelques minutes plus tard, j'entends des voix. Des allemands qui viennent voir le lever de soleil ? Maybe.

6h20, il fait quasiment jour, je me lève. Un couple à côté de moi observe la vallée aux jumelles. Je vais cette fois faire mon petit dej à l'intérieur de l'abri. Le couple me rejoint et me raconte qu'un bœuf musqué est passé pas loin de ma tente un peu avant qu'ils arrivent et est descendu dans la vallée. Oh shit ! C'était donc ça le bruit ! Je pensais pas qu'ils viendraient jusque là ! Du coup, on scrute le paysage. Ils en repèrent un et me filent les jumelles, mais c'est beaucoup trop loin, je vois que dalle. Bon, tant pis, ça sera pour un prochain périple. Il fait beau et plutôt chaud, je range ma tente et décide de redescendre à Hjerkinn. Je vais pas aller faire ma gogole dans le parc où y a des bœufs musqués et des mines, du coup j'ai repéré une boucle de 15 kms sur Maps Me du côté du lac que je voyais au loin la veille.






Vers 8 heures, je me mets en route. Je suis vraiment heureuse. Je descends tranquillement vers le parking, quand je repère à ma gauche deux formes qui bougent au loin. Une grosse, et une petite... mmmmmmmh. Je m'arrête, me concentre. Mais oui ! Ce sont deux bœufs musqués ! Maman et bébé qui s'éloignent des humains pour aller dans la montagne !


Bon ok on voit rien, mais pour sûr que c'en était ! D'ailleurs un type se met à les suivre doucement sur la crête quand je reprends ma route. J'apprends via des panneaux d'information que le site a été complètement désindustrialisé pour laisser place à la nature. Il y a encore quelques années, à la place du parking, il y avait une mine. Depuis, ils ont tout fermé pour redonner un goût naturel au site, même pas pour des raisons économiques. Je trouve ça vraiment classe. Le respect avant le profit. Y a pas à dire, y'a plus d'un pays qui devrait s'en inspirer.


Y a des petits moutons pas farouches qui s'approchent de moi et sont trop mignons (c'est un pléonasme mouton et mignon, non?) J'arrive au parking, recharge mes gourdes et repars à Hjerkinn. La boucle que j'ai prévue passe par des lacs, ça a l'air joli vu de Maps Me, par contre ça commence avec 4 km sur la grande route, et ça c'est relativement chiant. Heureusement le soleil est avec moi.


Je longe des petits villages et m'engouffre bientôt sur une petite route, au dessus d'un espèce de ranch. De là, les maisons se raréfient mais me rendent quand même sacrément jalouse.




Je trouve assez facilement le début du sentier qui me fait monter jusqu'en haut d'une colline avec en contrebas, le lac et le village de Hjerkinn. On voit même toute la forêt jusqu'au Snohetta. Encore une fois, ça me fait bizarre de voir là d'où je viens. Je me projette dans le passé et ça me file une nostalgie que je préfère mettre de côté pour l'instant.





Bientôt je ne vois plus de traces de pas humaines mais plein de traces de rennes... VRAIMENT PLEIN.




Mais où sont-ils, bon sang ? Mon seul regret aura été de ne pas en voir durant la semaine. Je n'ai pourtant pas dormi dans les endroits les plus fréquentés du parc... Tant pis, je continue ma boucle sous un ciel radieux. Les kilomètres filent vite, et j'arrive dans une zone marécageuse, proche de 3 petits lacs. On se croirait dans les terres finlandaises ou lapones. Peu de végétation, quelques arbres par-ci par-là, mais surtout beaucoup d'eau.




Beaucoup d'eau...


Beaucoup trop. Ça, c'était mon sentier. Croyez moi que j'ai du usé de la stratégie pour épargner le plus possible mes godasses, qui ont finalement quand même fini dans la bouillasse. Elles sont où les planches là, hein ??
Ma première boucle se termine bientôt, je n'ai toujours croisé personne, il est midi passé. Quand soudain, arrivant près du dernier lac, un bonhomme au gilet orange avec un épagneul breton s'amène en face de moi. Tiens, un garde forestier ? Un chasseur ? Un garde côte ? Que sais-je. Je suis son chien du regard, trop mignon, qui sautille et court partout. Le type arrive à ma hauteur : « You're scared of dogs ? »
- Oh no no ! I love dogs !
- Hahaha.

Et il s'en va. Faut expliquer un peu le personnage : lunettes de soleil, bottes en caoutchouc, gilet orange, casquette, rire gras, dents immenses, écartées et noires entre elles. Mmmmmmmmmmouais. Je pensais pique-niquer un peu plus loin mais je vais peut-être tracer un peu jusqu'à la route. Non pas qu'il me fasse foncièrement peur, mais 1. j'ai croisé PERSONNE depuis ce matin 10 heures et 2. il a quand même pas l'air très net ce type. Bon, j'avance et je me dis qu'il risque de faire demi-tour à un moment donné, sauf que moi j'aurai déjà commencé ma deuxième boucle et serai alors hors de sa vue. Sur le dernier bout de sentier jusqu'à la route, je croise des cavaliers et 3 randonneurs. Je me sens moins seule. J'arrive enfin à la route, que je prends sur quelques centaines de mètres jusqu'à rejoindre le début de ma deuxième boucle. Je croise un 4x4 garé sur le côté. Oh, ça ressemble bien à un 4x4 de chasseur chelou, ça. Pour sûr que c'est celui du type à lunettes ! Maps Me m'indique le départ de ma deuxième boucle de 7 kms. Mh, ok. En fait, on va faire simple, le sentier n'existe pas, ou plus. Disons qu'entre temps, de l'herbe a poussé et je vais passer 4 heures à me dépatouiller dans la forêt, c'est mort. Bon ben, tant pis, je m'en retourne déjà... Je me dis que je vais rejoindre le lac que j'ai vu depuis là-haut, me poser, lire un peu, et y camper.

Je retourne vers Hjerkinn par la route, et m'arrête sur le côté, à l'ombre (il fait chaud hé) pour remplir mes gourdes à une source minuscule mais potable (aux dernières nouvelles je bois l'eau du lac stagnante donc bof). J'en profite pour manger mon dernier tiers de babybel et finir mes noix de cajou. Je sais, ça vend du rêve. Il est 13h30 quand je repars vers Hjerkinn, tout sac sur les épaules. Sac qui d'ailleurs, après tout ce que j'ai bouffé, ne semble pas du tout avoir perdu de poids. M'enfin.

A peine 10 mètres après avoir commencé à marcher, j'entends un bruit de voiture derrière moi. « Putain, c'est l'autre con qui revient, c'est sûr » que je me dis. Bingo, il s'arrête à ma hauteur.

« Tu veux venir avec moi ? » *regard vicieux*
- Quoi ? Non non j'aime bien marcher merci.
- Ok... Tu vas à Hjerkinn ?
- Euh ouais
- Tu dors là-bas ? Tu restes à Hjerkinn demain ?
- Non non demain je prends l'avion
- Ah tu viens d'où ?
- Paris
- Aaaaaaah, nice, nice... *sourire dégueulasse*
- Ouais
- Have a nice trip *regard de haut en bas*

YUUUUUUUUUUK !!!!!! Mais qu'il était dégueulasse !!!!!! Le mec me regarde de haut en bas en démarrant avec son sourire vicelard, quelle horreur ! Franchement, il était peut-être pas méchant mais franchement dégueu. Et puis franchement, je SUIS dégueulasse. Je pue, j'ai un pantalon troué plein de boue, des pompes trouées et pleines de boue, clairement, y a rien de plus sex !
Tss, le féminisme a encore du taff hein ! Pourtant la Norvège est plutôt avancée sur ce terrain, m'enfin, y a des cons partout... Mais quand même, personne ne s'est arrêté depuis que je marche le long des routes, et si la seule personne avec qui je sociabilise, c'est ça, eh bah je préfère mes montagnes, sans nul doute. Bon, j'espère juste qu'il est pas planqué dans un coin à m'attendre.
Il se trouve que 500m plus loin, je vois son pick-up garé à côté d'une maison, chien dans le coffre, porte ouverte. Holy shit, il habite là ce con. Il est certainement parti faire je sais pas quoi dans sa baraque, je me grouille de passer devant chez lui avant qu'il revienne à sa bagnole. Je me fais discrète et presse le pas. On sait jamais, hein. Les gens s'inquiètent quand je donne pas de nouvelles parce que je peux être tombée dans un ravin ou que sais-je, ça serait quand même con qu'on finisse par avoir des nouvelles de moi par un titre du genre « Séquestrée par un norvégien aux grandes dents noires, elle a du partagé une boite de Canigou avec un épagneul breton dans le coffre d'un pick-up ».

Mbon. J'arrive bientôt à la ville, tout va bien. Pas de grandes dents noires à l'horizon. Vers 14h30, me voilà arrivée au lac.


Bon alors déjà, c'est écrit « interdit de camper ». En plus, même si c'était autorisé, ça serait un peu compliqué vu qu'y a aucune place pour camper. Enfin, quand bien même je me trouve toujours une petite place, même dans les cailloux, j'ai absolument pas envie de dormir là en fait. C'est mort, c'est morose, je dirais pas que c'est moche parce que quand même, je préfère ça à dormir sous le périph à Porte de la Chapelle, mais je sais pas, là je le sens pas. Je me pose sur une table de pique-nique, je sais pas quoi foutre. Sur la route un peu plus haut, j'ai vu une petite place de camping avec une source pas loin, mais franchement c'est pas très fun. Et puis qu'est-ce que je vais foutre jusqu'à ce soir ? Mmhhhhf. C'est soit ça, soit le camping...
Une demie-heure plus tard, me voilà déjà repartie. De un parce que j'me fais chier et je piétine sur place depuis trois quarts d'heure, de deux parce que c'est pas ouf, de trois parce qu'y a pas le droit de camper, de quatre parce qu'y a des chiottes qui puent juste à côté de la rive, de cinq parce que j'ai presque plus de batterie et que mon téléphone ne va pas sonner et que j'ai quand même un train pour l'aéroport à chopper demain à 10 heures et que je suis à plus de 4 km de la gare. Je me dirige donc vers la gare, et chercherai un coin tranquille où poser ma tente pas trop loin.
Apparemment c'est la canicule en Europe, et la Norvège n'est pas épargnée, moi qui ne pensais pas utiliser la crème solaire ici... Ça fait une sacrée différence avec ma première nuit à 3°C... Je n'ose imaginer les températures à Paris. D'ailleurs je préfère ne pas y penser.
Me revoilà sur la grande route, je m'arrête au camping. Mhffffff, vais-je craquer pour ma dernière nuit ? Pour une douche ? Pour un emplacement à l'ombre ? Pour de l'eau au robinet ? Pour quoi ? J'attends à la réception. Ça a l'air d'être une maison privée, personne n'en sort. Les tarifs sont indiqués sur le portail : 150 couronnes la nuit, 5 couronnes la douche. Ça fait 20 balles la nuit pour dormir dans un terrain d'herbe. Fuck, au bout de 5 minutes, ils arrivent pas, je me barre. De toute façon je l'aurais regretté, je le sais. Je retourne à côté de l'hôtel proche de la gare. Je repère sur Maps Me un ruisseau. Ah. C'est vraiment un ruisseau ridiculement petit. Y a que des marécages, je sais pas où poser ma tente. Je suis assise comme une clodo au bord d'un chemin, entre la route, l'hôtel et les macérages. Pour la première fois, je me dis que là, la solitude c'est pas ouf, franchement je me fais bien chier. J'aimerais juste trouver un endroit où crécher en fait.
Mbon, Anaïs, tu vas pas rester 3 heures assise par terre à te plaindre.
Je m'enfonce dans les buissons en suivant un chemin de moutons.




Je tombe sur un espèce de terrain pas trop bossu sous un arbre. Vas-y, je vais pas me foutre là quand même. Les herbes sont aussi hautes que ma tente, y a des bosses énormes PARTOUT...




Bon ben si, finalement. C'est pas SI mal, ma foi. Bon c'est pas le meilleur bivouac que j'ai fait hein, de loin, mais ça fera l'affaire pour ma dernière nuit. Au moins, je suis à 3 minutes à pieds de la gare, entourée de moutons (je suis d'ailleurs techniquement sur leur chemin, du coup ils passent à côté de moi, s'arrêtent, gueulent, et repartent), et ma foi, personne viendra m'emmerder ici, ça c'est clair.
Je vais remplir mes gourdes au petit ruisseau et écoute un peu de musique dans ma tente. Je me mets naturellement à pleurer. Je suis triste. Cette dernière journée un peu morose n'a pas aidé à appréhender le retour avec positivisme et je dois dire que là, le retour me pèse. C'est même pas la Norvège en soi, c'est le fait d'être libre, seule, autonome, dans la nature. C'est comme ça que je voudrais vivre toute ma vie. Là la douche, la douleur, je m'en fous. Ça fait tellement de bien d'être en dehors de sa propre vie, parfois. Pour couronner le tout, le Grand Nord c'est quand même une zone qui m'appelle particulièrement et j'avoue que j'ai envie de passer ma vie à arpenter ces terres. La météo parfaite a du jouer aussi. J'aurais eu une semaine de pluie, j'aurais rien regretté, mais il y a un côté épuisant qui m'aurait moins filé ce vague à l'âme. Sauf que là, tout était parfait (et l'utilisation de l'imparfait est ironiquement douloureuse).
J'ai bien fait de ne pas dormir au camping. J'aurais été d'autant plus mal. Alors certes je ne suis pas dans le bivouac le plus cool, mais je préfère de loin la compagnie des moutons, je crois que préfère même la compagnie des mouches, à celles des humains. Pas de mes proches, mais des humains en tant que masse anonyme. Être entourée de gens que je connais pas, bon sang, ça m'intéresse pas du tout. En tout cas pas maintenant, ça c'est certain. Alors que là, j'entends les cloches des moutons et je me sens bien. Je décide de partir faire un tour à pieds pour profiter des derniers rayons de soleil et des montagnes avant de manger et dormir.
L'émotion est à son comble. Je repense à tout ce que j'ai vécu, aussi court soit une semaine de vie, et tout défile comme une carte postale. Mon esprit est déjà prêt à partir, et ça fait mal. Je me dis que mettre un pied devant l'autre, c'est la première manière qu'on apprend enfant pour se déplacer, et c'est celle que je préfère. C'est à la fois simple, et en même temps complet. C'est rien et tout à la fois. Et quand c'est dans des endroits pareils, tout est décuplé. Je suis à la fois triste et heureuse. Heureuse de ce que j'ai vécu et ce que ça m'a apporté, et profondément triste que ça s'arrête. On va me dire « ah ben les vacances c'est comme les bonnes choses, ça a toujours une fin ! Il faut bien retourner travailler ! » Sauf que je parle pas de vacances, là. Je parle d'état émotionnel. Je suis pas comme ça, moi, dans la vie de tous les jours. Jamais. Je suis pas quelqu'un d'apaisé, je suis pas quelqu'un de serein, je suis pas quelqu'un de simple, je suis pas quelqu'un de vaillant, je suis pas quelqu'un qui va réellement de l'avant, je suis pas quelqu'un qui regarde la vie et le monde avec un sourire pacifique. Je suis plutôt en colère et nerveuse. Eh bien ici, je suis tout le contraire, et ça fait un bien fou. C'est un retour aux sources, à la simplicité, à l'essence même de la vie : manger, dormir, marcher, penser. Sans besoin de rien ni personne. Attention, je ne dis pas que j'ai besoin de personne dans la vie, je dis simplement que ça fait du bien de se sentir complètement indépendant dans un espace naturel, là où dans la vie de tous les jours, tu pètes un plomb quand ton téléphone capte pas ou qu'y a une coupure d'eau chez toi. On est en dépendance totale de ce que les autres font : on a des collègues, des patrons, des clients, un gouvernement, bref, une société. Et évidemment que c'est utile. Mais se dire, le temps d'un instant, qu'on peut vivre parfaitement bien, voire mieux, sans tout ça, ça libère d'un poids énorme (en ce qui me concerne). Alors je marche, une dernière fois sur ces plaines radieuses et ensoleillées, comptant chaque bouffée d'air, chaque pas, qui m'aideront peut-être à moins étouffer une fois rentrée. Je ne dis pas que ma vie est triste, bien au contraire, j'aime ma vie et je l'ai choisie, seulement, vivre c'est aussi être en constante adaptation. Par rapport aux autres, par rapport à soi-même, par rapport aux événements. Et malgré tout, je ne peux m'empêcher de comparer mon état actuel avec celui qui m'anime au jour le jour. Il y a un fossé énorme. Au fur et à mesure que je déambule, devant les montagnes, au jour tombant, je me dis que la clé, c'est la simplicité. Le trek, c'est simple. La vie, c'est simple. Mettre un pied devant l'autre, c'est simple. Respirer, manger, dormir, boire, ressentir : c'est simple. La vie, ça s'arrête là. Après tout ce qu'y a autour, c'est de l'artifice, du bonus, des manières de combler le temps pour pas s'ennuyer. Et quand on arrive à se contenter des 5 choses suscitées et à être plus heureux que jamais, c'est qu'on a trouvé le bonheur dans la simplicité. Et on ressent les choses de manière beaucoup plus forte et beaucoup plus belle. A côté de ça, j'peux vous dire que tout le reste paraît futile, parce que l'essentiel est là et se suffit à lui-même. Après, ça reste mon propre ressenti. Y'a des gens qui aiment pas marcher, qui seront pas d'accord, et ils ont le droit, je ne pose rien en tant que vérité.


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