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27 juillet 2020

Je me réveille tôt, j'ai bien dormi. Ni trop chaud ni trop froid, parfait. Je me prépare doucement et décolle vers 9h30, toutes les batteries pleines, l'accu chargé à 75%. Avec ça, je devrais pouvoir tenir une semaine !

Je traverse le Sappey (comme jamey) pour retrouver le sentier. Je m'arrête à une fontaine, y a un border collie TROP MIGNON qui vient me voir et se barre comme si on s'était jamais connus. Pff. Ingrat. Je profite de la fontaine pour adopter la dégaine Kirghizistan : tshirt plongé dans l'eau et accroché sur la tête.

C'est moche mais c'est pratique.

Comme souvent, je commence par une montée assez raide. Allez, c'est parti encore pour quelques 600m de montée jusqu'au pied de la Chamechaude, une grosse montagne toute rocheuse. Je monte doucement, mais sûrement, encore en forêt. C'est supportable.

J'arrive deux heures plus tard à une cabane de berger. Haaaaaan. Le rêve. Le mec a un âne, des moutons, et vit dans une petite maison perdue en haut de la montagne. Je songe à devenir bergère.

Un type assez âgé me dépasse, je le retrouve au sommet, on discute, on admire la vue. Il me fait le descriptif de tout ce qu'on voit devant nous : le grand pic de Belledonne, les Ecrins, p'têt même qu'on voit le Mont Thabor ! J'ai du mal à le reconnaître, faut avouer.

 

Comme il a l'air de bien connaître le coin, je lui demande juste au cas où si c'est une bonne idée de passer par les Dents de Crolles ou si je fais bien de contourner. Il me répond textuellement :

« Oh les Dents de Crolles, non ça va ! Bon y a juste un passage sur 10 mètres où y a des grosses marches, faut un peu escalader, mais ce que vous faites c'est que vous retirez votre sac, vous le lancez plus haut, et après vous grimpez ! »

Ah oui hein. Oui, bien sûr, pourquoi j'y ai pas pensé. D'accord. Merci m'sieur.


...

MER IL ET FOU. Déjà que j'en chie à porter mes 14 kilos sur les épaules, je suis incapable de les porter à bout de bras, à flanc de falaise... et de les lancer !!! Le sac va juste me retomber sur la tronche et m'emporter dans le vide, en fait.

Bon, c'est bien au moins, j'ai ma confirmation : je contourne. De toute façon il est déjà midi, j'ai fait 600m de montée, et je me vois pas en faire encore 700... Allez, vamos !

Le sentier redescend de nouveau dans la forêt. Je pique-nique vers 13h30 à un croisement où tout le monde me demande son chemin parce que c'est un vrai bordel à comprendre. Petit sandwich habituel. MIOM.

Un quart d'heure plus tard (oui ben un sandwich écrasé de 7 cm de long ça se mange vite, hein) je repars vers le col du Coq, pour rejoindre le col des Ayes et enfin redescendre sur Perquelin par la forêt. Je passe par une grande montée en plein soleil, la vue est dégagée, mais je halète comme un petit chien dans la montée.


Je ne croise plus personne pendant longtemps. Je suis dans un chemin de forêt très étroit, beaucoup de roches, de végétation, c'est joli, mais assez long. Petite descente, petite montée, petite descente, petite montée...

Vers 15 heures, j'allume mon téléphone. SMS de mon père : « Quand tu seras arrêtée, faut que je t'appelle, c'est grave. » Oh putain. J'aime pas du tout quand il prend ce ton. Je passe tout dans ma tête : il lui est arrivé quelque chose ? Il est arrivé quelque chose à ma mère ? Ma grand-mère ? Mon chat ? Je stresse. J'aime vraiment pas ça. J'essaye de tâter le terrain et de relativiser, espérant qu'il me rassure, je lui réponds « J'arrive à la route dans 20 à 30 minutes, je vais être sur du plat, ça sera mieux. »

Réponse : « Désolé, je ne peux pas t'annoncer par SMS ce que j'ai à t'apprendre... » Oh la la, j'aime vraiment pas ça du tout. Bon, je trouve un caillou pour m'assoir, je sens que j'en aurai besoin. Je le rappelle.


« Bon. J'ai une mauvaise nouvelle à t'annoncer. Tu rentres quand ? »

- Je rentre le 2. Qu'est-ce qui se passe papa ?

- J'ai une mauvaise nouvelle à t'annoncer...

J'aime vraiment pas ça.

- Il t'est arrivé quelque chose ?

- Non, non, moi ça va.

- Maman ?

- Non plus, ça va.

- Mémère ?

[Il soupire.]

- Continue de chercher dans la maison.


Putain, j'ai compris.

- … mon chat ?

- Oui. Elle a été empoisonnée.

Je hurle. Un coup de poignard dans le bide. J'ai tellement mal. Je suffoque. Je suis incapable de parler, j'écoute mon père, le ton grave.

- Elle a commencé à vomir samedi, on s'inquiétait pas, ça lui arrive. Hier elle avait fait caca dans son panier, le véto était fermé, on s'est dit qu'on irait le lendemain si ça allait pas mieux. Ce matin elle est sortie dans le jardin, et quand elle est rentrée, elle se traînait, j'ai senti que ça allait pas le faire. Ta mère l'a mise dans la cage et elle est allée chez le vétérinaire, elle est morte pendant le trajet en voiture. La véto soupçonne fortement un empoisonnement. On devait pas te le dire et attendre que tu sois rentrée, mais la véto m'a demandé si on voulait faire une autopsie. C'est pas sûr qu'elle trouve quelque chose, et même si elle retrouve ce qui l'a empoisonnée, c'est quasiment impossible de savoir d'où ça vient. Elle peut avoir mangé un oiseau infecté, ou alors c'est volontaire... [On s'entend pour le moins très mal avec nos voisins.] Donc je suis obligé de te le dire maintenant, parce que si on fait une autopsie, on pourra pas la récupérer. Donc soit je la ramène chez le vétérinaire, soit je l'enterre dans le jardin à côté des autres animaux.


Je gratte mon genou nerveusement, je pleure à flots, je crois rêver. La douleur est difficile à contenir, j'ai du mal à respirer, à penser, à formuler des phrases. Je parviens à répondre à mon père entre deux sanglots :

« Enterre-la dans le jardin, ça sert à rien, on saura jamais. »

Après une demie-heure à écouter la voix de mon père chargée de compassion, de regrets et d'amertume, je raccroche, désespérée. Je reste là, sur mon caillou, à pleurer toutes les larmes de mon corps. Mon bébé. Je suis une dingue des animaux, protectrice maladive, aimante, militante pour leurs droits face à l'humain, blessée par la maltraitance et le manque de considération qu'on leur porte. Chaque animal est un précieux trésor à mes yeux, et aucune explication, aucune raison, aucun chiffre fourni par la race humaine ne pourra jamais me faire accepter que leur exploitation est justifiable. Que l'élevage est justifiable. Que la vivisection est justifiable. Que le commerce est justifiable. Que la soumission, au profit de l'humanité, est justifiable. Non. Nous ne sommes pas une espèce supérieure aux autres. Ça, c'est une étiquette que nous nous sommes nous-mêmes collée. L'intelligence ne justifie pas la domination, l'exploitation, la torture, peu importe à quelles fins. A quelle fin, d'ailleurs, mh ? Notre propre évolution ? Notre confort ? Notre besoin d'expansion ? Eh bien écoute moi, Humain, je vais te dire ce que j'en pense :

« Du haut de ta tour de biz droite comme la tour de Pise, tu la vois, ta race que tu aimes tant, que tu chéris, que tu crois plus importante que les autres ? Eh ben nique-la, ta race. Tu te crois fort, puissant, beau, mais tu n'es même pas capable de protéger les tiens. Tu t'autodétruis, tu saccages, et tu justifies tes crimes et autres actes de merde par l'éthique, la solidarité et l'égalité ? Va te faire foutre. Tuer ses semblables n'a jamais été justifiable. Ôter la vie, peu importe de quoi ou de qui, n'a jamais été justifiable. Je ne connais pas espèce plus coupable que toi. Je ne connais pas plus avide de pouvoir que toi. Je ne connais pas plus imbu de lui-même que toi. Je ne connais pas plus fou que toi. Je ne connais pas plus égoïste que toi. Je ne connais pas plus hypocrite que toi. Je ne connais pas plus abjecte que toi. »


On va me dire que l'humain est capable de plus belles choses qui soit, que la fraternité est magnifique, que le respect et la tolérance sont des valeurs que les animaux ne connaissent pas, que la nature est cruelle, et que l'humain, lui, sait pardonner, sait aimer. Et c'est vrai, je le ne nie pas. Si je n'étais pas capable de voir les bons côtés de l'Humanité, je n'en ferais déjà plus partie depuis nombre d'années, quand du haut de mon jeune âge, je commençais à comprendre comment fonctionnait le monde. Alors oui, l'humain est capable de choses merveilleuses. Mais, désolée, à mes yeux, toutes les belles valeurs et belles actions qu'il produit ne combleront jamais le mal qu'il fait de manière totalement délibérée, et qu'il a fait de tout temps, à lui-même et aux autres espèces, animales et végétales. L'humain, contrairement à ces « cons » d'animaux, doté de son intelligence hors du commun, a justement le choix d'agir selon des valeurs qu'il a choisi. A regarder le monde dans lequel nous vivons, je n'excuse pas, et n'excuserai jamais. Et vous pourrez me blâmer d'insulter la terre entière, mais croyez-moi, je suis bien triste et consciente d'en faire partie.


J'ai vu plusieurs de mes animaux mourir. En 2014, un an après la mort de mon vieux lapin de 11 ans, qui a vécu de beaux vieux jours, libre comme l'air et chouchouté au plus haut point, j'ai trouvé Xéna. Un chaton d'à peine 2 mois et 200 grammes, rejetée par sa maman car atteinte du choryza. Il faisait chaud, c'était à l'Université. Une amie m'a convaincue de l'attraper pour la sauver. On y a passé du temps, elle était farouche, la petite. J'ai réussi à la prendre, d'une main seulement, tant elle était petite et maigre. L'oeil infecté, amaigrie, déshydratée, elle a feulé et puis, une fois enroulée dans mon t-shirt, elle s'est laissée bercer. Je l'ai mise dans un carton prêtée par la secrétaire. Avec mon amie, devenue ma belle-soeur depuis, on l'a emportée dans le métro, et puis je l'ai emmenée dans le train. Elle dormait à poings fermés, sur le dos, insouciante. Une fois la consultation vétérinaire (et les 120€) passés, j'ai décidé de l'adopter, moi qui refusais de revivre la douleur de perdre un animal, et donc d'en prendre un. Mais elle était là. Une petite beauté minuscule, de toutes les couleurs, avec 3 bandes rousses sur chaque joue. Ma belle-soeur a trouvé son nom : « Tu as qu'à l'appeler Xéna, comme Xéna la guerrière, regarde, elle a des peintures de guerre ! En plus c'est une battante pour avoir survécu ! »


Les kilomètres qui suivent, j’avance tel un robot, j’ai un noeud au ventre, j’ai envie de vomir, je suis exténuée, je manque de tomber plusieurs fois. A chaque endroit où mon regard se pose, sa petite silhouette court dans l’herbe. Je suis hantée par son absence déjà palpable en moi. Je n’accepte pas. J’ai mal.

J'arrive enfin au parking du Col du Coq. Impossible de continuer à marcher. Je m'assois à l'ombre d'un arbre, essayant tant bien que mal de sécher mes larmes qui coulent sans que je puisse les retenir. Je suis abattue par la tristesse, la chaleur et la fatigue, je n'ai même pas de réseau pour contacter qui que ce soit. J'ai envie de tout arrêter, rentrer dès demain et me cacher au fond de mon lit. Heureusement que je suis arrivée vite au bord d'une route, je décide d'en profiter pour faire du stop jusqu'à Perquelin, me trouver un coin au bord de la rivière et on verra ensuite.

Après de longues minutes à regarder le temps passer lentement et douloureusement, je me lève et marche sur la route en direction de St Pierre en Chartreuse. Aucune voiture pendant vingt bonnes minutes. En plein soleil, je cuis. Je m'en fous. Je m'arrête dans un virage et attends. Il ne faut que quelques minutes pour qu'une voiture apparaisse au loin, descendant du col. Putain, faut avoir une gueule potable maintenant. Allez, on tend le pouce, on sourit, on a l'air contente, et on dit qu'on a de grosses allergies.

Le jeune couple s'arrête à ma hauteur. Je bafouille, j'ai du mal à m'exprimer. « En fait je devais marcher jusqu'à Perquelin via le col des Ayes mais euh... j'ai un peu la flemme. » Ils me disent de grimper, ils passent par Saint Pierre, à 4 km de Perquelin. Durant tout le trajet, je me concentre au maximum pour écouter leur conversation, yeux fermés. Ils viennent de faire du parapente pour la première fois. Au bout de quelques minutes, le conducteur me demande ce que je fais là, où je vais. « Ah oui, c'est courageux de faire ça toute seule ! » Je ne réponds pas. Ils me déposent sur la route de Perquelin, à côté de la rivière. Je les remercie chaleureusement et, une fois sortie de la voiture, m'autorise à ouvrir la vanne des larmes que j'ai eu du mal à contenir pendant le trajet. Je marche un peu. Toujours pas de réseau. J'entends la rivière et descends dans un champ pour m'en approcher. Bon, c'est pas mal cet endroit, mais y a des maisons pas loin, je sais même pas si j'ai le droit de camper là. Je vais faire un tour plus loin. Je passe facilement deux heures à faire des allers-retours sur la route en plein soleil, à la recherche d'un endroit un peu plus sauvage. Rien. Je finis par toquer à la maison de l'autre côté de la rivière pour savoir si je peux bivouaquer. Pas de réponse. Fuck, eh bien je me pose ici, tant pis.


Il est 18 heures passées. Je n'ai toujours pas de réseau, à peine de quoi envoyer un SMS, très difficilement. Impossible de communiquer avec qui que ce soit. Je suis toute seule ici, je m'ennuie, je n'ai envie de rien. Je reçois malgré tout un SMS de Flixbus m'annonçant que mon trajet de dimanche a été annulé. Ok, c'est un signe, avec le karma que je me paye, autant que je rentre demain. Je ne précipite pas les choses et attends de passer la nuit. Je suis partagée : je n'ai plus envie de marcher, d'être seule, de subir le temps qui passe, mais je sais aussi que ce serait dommage d'arrêter maintenant, sachant qu'en rentrant chez moi, je n'aurais rien d'autre à faire que de pleurer dans mon appartement francilien. Ça m'aidera probablement pas. Mais malgré tout, est-ce que ça vaut vraiment le coup de persévérer au nom d'un objectif initial, alors que j'en n'ai aucune envie ? La nuit porte conseil.

Je suis là, au bord de la rivière, et je me filme avec mon téléphone. Eh oui, à défaut d'amis ou de ma famille, j'utilise mon téléphone pour vider mon sac, ça me donne l'impression de parler à quelqu'un. Je m'effondre. Je sais que bon nombre de gens trouveraient ça stupide, peut-être que beaucoup me jugeraient aussi : « c'est bon, c'est un chat, c'était pas ton gosse non plus, arrête de chialer » qu'ils pourraient me dire. Je sais. Mais je n'ai pas cette sensibilité et ce recul. J'ai d'ordinaire extrêmement de mal avec le deuil de manière générale, chaque perte est toujours une cicatrice qui ne se voit pas mais qui se sent, à l'intérieur. Et là, même si ce n'est "qu'un chat", je trouve ça si brutal, si injuste, si soudain. Voir ses animaux mourir est quelque chose de difficile, mais être absent est encore pire. Même si je ne l'ai pas vue de mes propres yeux, j'ai parfaitement les images de ses dernières heures en tête. Je ne cesse d'imaginer combien elle a du cacher sa souffrance. Je ne cesse de me rappeler le vendredi matin où je suis partie. Elle courait dans le jardin chez mes parents, j'ai hésité à aller la prendre dans mes bras, comme je le fais presque toujours avant de partir. Et puis je me suis dit « bon, je la laisse tranquille, de toute façon je la revois bientôt ». Je ne cesse de me dire que je n'ai pas pu lui dire adieu, que je n'ai rien pu faire, que j'étais loin, et combien je me sens si impuissante désormais. Je ne cesse de me dire que certes, je lui ai sauvé la vie à 2 mois, mais qu'elle n'avait que 6 ans. Que je pensais un jour avoir un maison et un jardin pour qu'elle s'y épanouisse. Qu'elle finirait ses vieux jours dans mes bras. Je ne cesse de me blâmer d'avoir échoué à ma mission, celle que je me suis fixée le jour où je l'ai récupérée parmi les poubelles : la protéger. Je suis d'un tempérament maternel, j'aime prendre soin des autres, et avec mes animaux, ça se transforme en protection maladive. Je m'inquiète pour tout, pour rien, pour un détail. J'ai si peur de les perdre et d'en être responsable que je me rends folle au moindre truc. Et là, je n'étais pas là pour la protéger. Et ça me ronge, dans chaque particule de mon corps. Elle était mon petit trésor, et quelque chose s'est éteint en moi avec elle.

Vers 19 heures, je décide de monter la tente. Je suis proche de la route, mais grâce aux arbres, on ne me voit pas. Je me lave à la rivière (le rêve comparé aux lingettes bébé), me fais à manger, même si je suis nouée et que je n'ai pas faim. A la nuit tombée, je retrouve enfin un peu de réseau, ça me permet de discuter un peu avec mes proches, je me sens soutenue et écoutée, et ça me fais du bien. Ça m'apaise, le temps de quelques minutes. Cela ne m'empêchera pas de fondre en larmes une bonne partie de la soirée et de me tordre de douleur dans ma tente.

Total de la journée : 

Camping du Sappey / Col du Coq : 9 km / D+ 800m

+ stop jusqu'à la route de Perquelin

Suite --> 28 juillet 2020

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