Fffff.
Ffffrrrr. FFFRRRH !!
J'ouvre les yeux. Un
bruit sourd, répété. Je tourne la tête vers
Camille, yeux grands ouverts également. « FFFFFFRH ! »
On pense à la même chose : « Tu crois qu'y a une
bête ? » me dit Camille. Oui, je crois qu'y a une bête.
Je ne vois pas bien quelle bête car je suis étonnée qu'une vache
s'approche autant de la tente. Pourtant, les reniflements sur la
toile me paraissent graves pour un chien. J'ouvre l'abside et me
retrouve face à un jeune veau, tout étonné et apeuré de voir que
son attraction contenait des humains. Je sors de la tente et me rends
compte que nous sommes littéralement entourées de vaches.
Ne
voyant pas de suite que nous sommes humaines, les animaux passent à
côté de la tente, et quand ils se rendent compte qu'on est là,
s'arrêtent devant nous et nous fixent, ne sachant pas trop quoi
faire. On finit par sortir de la tente et faire notre vie comme s'ils
étaient pas là, ce qui les « oblige » (hélas, par
peur!) à nous contourner. Eh bien, c'est bien la première fois que
je me fais réveiller par un veau. C'est si mignon un veau. Ici, les
bébés de chaque espèce pullulent : veaux, agneaux, poulains,
chevreaux... Un vrai paradis pour Ninis ! Mais les plus
attendrissants restent les jeunes veaux, qui vous fixent avec leurs
grandes billes noires et leur nez mouillé dans lequel ils passent
régulièrement leur langue. Tssss...
Oula,
c'est dur ce matin. Camille va pas très bien. Elle ne se sentait
déjà pas très bien hier soir, elle a eu mal au bide un peu toute
la nuit. Elle a sévèrement envie de vomir, et mal au crâne. Avant
de plier bagage, on prend le temps de s'allonger un bon moment à
l'ombre (comprendre « se coucher à côté du plus grand arceau
de la tente ») avec le chien du berger qui ne semble aucunement
se soucier que son « papa » soit à perte de vue.
Quand
Camille se met à marcher, ça va un peu mieux. De toute façon, on
n'est pas bien pressées puisqu'on ne sait pas vraiment où on va ni
combien de temps on va mettre.
Pour
l'heure, on a juste besoin d'EAU. Certes il y a le torrent, mais vu
le nombre de vaches que j'ai vu se soulager dedans, j'ai plus trop
envie de la boire, même purifiée. Et puis, elle était quand même
assez dégueu (bien que je sois pacifiste). Par chance, le ciel est
toujours aussi radieux et le chemin qui se dessine entre les vallons
est toujours aussi... comment dire. Beau ?
Beau.
Au
loin, on repère plusieurs fermes. La première ne semble être
qu'une étable. On demande à un cavalier si l'eau du ruisseau est
potable. Il nous fait non de la main et nous parle en russe ou en
kirghize en désignant un point plus haut dans la montagne. Je ne
vois pas du tout ce qu'il veut nous dire : là-bas y a de
l'eau ? Y a une yourte avec de l'eau ? C'est sa maison ?
Le Son Kul ? Il se fout de notre gueule ? Bon. On repart et
abandonnons l'idée de prendre l'eau au ruisseau qui n'est que la
continuité de notre torrent marronnasse. Il ne nous reste qu'un
litre, il fait soif et on semble ne pas aller vers des terres
humides...
Heureusement,
plusieurs fermes sont installées aux abords du sentier. On tombe sur
deux pécores à un croisement et on leur montre les gourdes :
« bulak ? » Ils nous indiquent leur maison, ou la
rivière, ou je ne sais quoi. Ils nous demandent d'où on vient, où
on va, si on est que deux, et d'autres choses qu'on ne comprend pas.
On pose les sacs pour descendre à leur maison.
On
cherche un tuyau, un bac à flotte, un ROBINET ? On sait pas.
L'un deux a bien compris qu'on était un peu gogoles et nous
accompagne en fait jusqu'à la rivière, un peu en contrebas, où il
y a une source saine qui vient directement de la terre, donc qui est
potable, mais par précaution, je mets toujours une pastille
purifiante, au cas où.
Remplissage
de gourdes et retour au sac. «Allez. 1, 2, 3 ! »
[Aparté :
« 1, 2, 3 » c'est le truc qu'on s'est peut-être le plus
dit dans ce voyage. C'est simplement le décompte avant le portage du
sac, pour lequel on s'aide mutuellement.]
On
descend un peu dans les gorges du canyon. Le guide croisé hier nous
a annoncé qu'on aurait quelques gués à passer. Effectivement, y'a
un peu d'eau.
On
retire nos chaussures pour traverser la rivière, et aperçoit un
groupe de touriste de l'autre côté, un peu avant nous. Un type
passe à cheval avec son chien et ses 3 veaux.
On
sait pas trop où on va, mais pour l'instant il y a un sentier, et on
se dit qu'on n'a qu'à le suivre, de toute manière, il longe la
rivière, et la rivière va dans le lac, à l'Est. Parfait !
On
repasse deux fois la rivière quand je me casse la gueule en ripant
sur une pierre parce que je suis la nana qui traverse les rivières
de la façon la moins logique du monde (croisement de jambes, bref.)
Il fallait bien que ça arrive ! Indemne mais fort mouillée,
j'impose une pause : on se pose. Camille sort une cigarette et
une gourde. Je l'entends derrière moi : « Non mais y a un
problème là, c'est pas bon. » Je me retourne, elle a la
gourde à la main, qu'elle me tend. Ok... Je prends la gourde, prends
une gorgée.
« Ah
oui, c'est hyper fort... J'ai mis les autres pastilles. »
-
Non mais ça me BRULE.
-
Ah oui t'as raison, moi aussi ça me brûle un peu.
-
C'est pas normal. Faut que je vomisse.
Elle
se lève, paniquée.
«
C'est pour combien de litres ? »
Je
sors le sachet de pastilles Oasis, un substitut de Micropur que j'ai
déjà utilisé plein de fois, y compris avec Camille. Je lis.
Vous
lisez, vous aussi ?
Je
me décompose.
« 20
à 25 litres... »
-
QUOI ?
-
20 à 25 litres.
-
MAIS TU TE RENDS COMPTE QUE JE PEUX CREVER, LÀ ???
Je
n'oublierai jamais cette phrase, qui était à la fois terrifiante et
à la fois, maintenant, je pense que je pourrais en faire une private
joke tant tout cela n'est plus qu'un mauvais souvenir. Oui car vous
l'aurez compris, Camille n'est pas morte. Mais elle y a cru, pendant
un instant court mais interminable. Elle se lève et boit presque un
litre d'eau qu'elle s'efforce de vomir juste après. Sa gorge et sa
bouche la brûlent.
… Un
bon quart d'heure se passe, la panique commence à redescendre un
peu, et on réalise qu'on n'a ni numéro d'urgence ni de quoi
contacter qui que ce soit en cas de sérieux pépin. Camille a l'air
d'aller bien. J'ai un sale goût dans la bouche, mais ça va aussi.
Mon cas m'inquiète moindrement puisque je n'ai pris qu'une gorgée
« pour goûter » tandis qu'elle en a bu 100 bons
millilitres. On reste là, plantée sur notre rocher, à se remettre
de nos émotions.
Petite
mise à jour chimique : aujourd'hui, bien après ce malheureux
événement, je me suis un peu renseignée sur les pastilles
purifiantes et leur danger en cas d'ingestion. Il se trouve que les
micropur et autres alliés sont un concentré de dichloroisocyanurate
de sodium. Alors quand on voit « cyanure » dans la
terminologie d'un truc qu'on a avalé, ça fout un peu les jetons,
mais c'est en fait une molécule source du chlore qui sert de
désinfectant (pour les piscines par exemple) et notamment
anti-bactérien pour l'eau.
Plus
précisément, selon wikiwiki : Dans l'eau, il se décompose en
acide
hypochloreux HOCl (un puissant biocide
qui se décompose lui-même en partie en ion hypochlorite
ClO-
faible biocide et fort oxydant, agent actif de l'eau
de Javel, qui est elle-même de l'hypochlorite de sodium NaClO en
solution aqueuse) et en cyanurate
de sodium, qui
joue un rôle de stabilisant (se décomposant à son tour en partie
en acide
cyanurique (CNOH)3
) en protégeant l'acide hypochloreux
HOCl et l'ion hypochlorite
ClO-
d'une décomposition par les ultra-violets.
Vous
savez tout. Le problème n'est donc pas d'en ingurgiter (qui n'a
jamais bu la tasse à la piscine?) mais bien la quantité
ingurgitée. Après quelques recherches, en cas d'ingestion pure, le
DCCNa ne doit pas être vomi car il risque de créer des brûlures
dans la bouche et l'oesophage. En gros les conseils c'est : ne
pas faire vomir, boire beaucoup, consulter un médecin. On en avait
deux sur trois, c'est déjà pas mal hé !! :D Après, Camille n'a
pas mangé une pastille pure, mais il n'empêche que c'était 20 à
25 fois trop concentré et que ça lui a bien chauffé la tronche et
brûlé la gorge.
Bon
et pour ce qui est de la question : « mais qu'est-ce que
t'as foutu toi à mettre des pastilles pour 20 litres dans une
gourde d'un litre ? » Eh bien je vous répondrai
simplement que c'est moi la gourde ! J'ai souvent utilisé cette
marque Oasis car bien moins chère que le classique Micropur
et de composition identique. Seulement, dans la précipitation, j'ai
pas fait attention aux dosages, persuadée que ça ne se vendait que
pour 1L. Vous savez, ce moment, deux jours avant de partir, où vous
vous dites : « ah merde, on n'a plus de micropur c'est
vrai, vite vite Amazon Prime ! Allez 7€ c'est pas cher, dans
le panier ! »
Ce
même moment d'ailleurs où vous vous dites aussi : « Ah
oui mais mon sac de 50 litres ça va jamais le faire, faut que j'en
prenne un de 70... Mais j'ai pas de thunes, merde. Bon allez, Amazon
Prime ! 40€ le sac de 70 ? Ok ça doit être un peu
merdique mais ça va le faire, pas le temps de faire les soldes à
Paris. »
Et
également ce même moment où vous vous dites enfin : « Bon,
allez, je saute le pas. Je m'achète un smartphone. Mais ça serait
pas mal de l'avoir avant de partir au Kirghizistan quand même...
Mais bon je pars après-demain quoi. Et j'ai toujours pas de thunes.
Bon allez, Amazon Prime ! Tiens, un « Teeno »... Je
connais pas... Allez, ça a l'air très bien ! Dans le
panier ! »
Voilà
voilà. Conclusion : toujours lire les pastilles, et s'y prendre
à l'avance avant d'acheter du matos. (J'entends déjà vos
« ouibenjetelavaisditenmêmetemps. Hein. Bon. » mais les
ignore royalement. Si si, je t'entends.)
Retour
au 17 juillet, 12h10. On est assises sur nos cailloux respectifs,
silencieuses. Le groupe aperçu tout à l'heure passe à côté de
nous : « Bonjour ! » nous lance le guide. Mais
c'st pas possible c'est écrit sur nos tronches où y a vraiment QUE
des français en touristes ici ? Bon, il nous a entendu parler
français tout à l'heure et il a vu qu'on était que deux, du coup
il s'est dit « tiens, je vais les aider ». Il nous dit
que sans carte, on est très mal barrée et qu'on trouvera jamais le
sentier pour rejoindre le lac. On lui dit qu'on a pour projet de
longer la rivière, il nous dit que non, ça va pas être possible,
que là on a 15 ou 17 gués à passer, mais qu'après c'est la merde.
Du coup, il nous propose de suivre le chemin aujourd'hui, les
retrouver ce soir et les suivre demain. C'est un peu relou de suivre
un groupe de touristes français, mais en même temps la proposition
est super gentille et pourrait nous éviter de belles emmerdes (pour
changer). On le remercie et ils repartent.
« Si
je peux me permettre, vous cramez. » me dit un des randonneurs.
Oh bah, si tu savais, c'est un peu mon quotidien et clairement le
cadet de mes soucis à l'heure actuelle.
On
se décide à les suivre après une barre de céréales.
Effectivement, on traverse un bon nombre de gués (j'en ai compté 13
maximum). On faisait attention à traverser gentiment la rivière
pour ne pas se tremper les pieds, et c'est au bout de 2 ou 3 gués
qu'on finit par comprendre que ça va être chiant. De toute façon,
après les évènements et vu la chaleur, ça va vite sécher, donc
on traverse la rivière à l'arrache. BALEK.
C'est Kay qui traverse, c'est Kay qui traverse !
Et
voilà que l'on s'enfonce réellement dans le canyon. On marche
relativement vite, de toute manière il n'y a qu'un sentier, c'est
pas trop compliqué à suivre. On ne voit ni ne rattrape pas du tout
le groupe... Vers 13h30, on se décide à faire une pause auprès de
la rivière pour pique-niquer. Camille sort le fromage, j'ouvre la
poubelle en date de 4 jours. Joie ultime. « Vas-y ça
schlingue, c'est pas possible là, regarde le Babybel, c'est
dégueulasse, ça coule, merde ! » Ah. Effectivement, le
Babybel fait la tronche. La cire a un peu fondu et s'est éclatée en
morceaux, donnant deux espèces de flaques de fromage mi-dur
mi-fondu. Magnifique. Je m'affaire à la ravissante tâche d'éplucher
le Babybel de sa cire à l'opinel, le laver dans la rivière marron,
le remettre délicatement dans des sacs de congélation, et espérer
qu'ils ne s'ouvrent jamais. Jamais.
La
pause pique-nique sera de courte durée puisqu'au bout d'une
demie-heure, le vent se lève et, ensemble, nous nous regardons et
échangeons en un regard la même idée : y'aurait-y pas un
orage qui nous arrive sur le coin de la tronche, par hasard ?
Mhhh
ok, sortie des sursacs imperméables et le kaway autour de la taille.
C'est reparti.
On
continue sur notre lancée en suivant les traces de pas des
randonneurs nous précédant puisqu'on ne les rattrape définitivement
pas, semble-t-il. Nini et Kaykay, apprenties pisteuses. Le sentier
commence à être flou et les traces de pas humaines laissent place
aux traces de sabots. Le chemin se divise. On monte un peu pour voir
en hauteur ce qu'il en est, Camille va jusqu'en haut du plateau pour
voir si ça débouche quelque part : nada. Un troupeau de vache
en contrebas traverse la rivière. Hé, c'est agile une vache !
On
redescend et suivons les traces de vaches. On arrive finalement à
une espèce de cabane de berger fermée au cadenas et le chemin se
scinde en deux : à gauche, il faut de nouveau traverser la
rivière, à droite, le sentier monte. Allez, à droite. Et ça
monte.
Ça
monte.
Ça
monte longtemps. Le sentier se divise en une dizaine de sentiers à
pic. On surplombe le canyon. C'est juste absolument magnifique mais
ça a l'air d'un putain de sentier de vaches. Ce qui, en terminologie
kirghize, signifie que ça ne débouche potentiellement sur rien du
tout. Ce qui m'intrigue, c'est qu'en face, il semble y avoir un
chemin beaucoup plus large que le notre, moins haut et bien visible.
On
finit par arriver dans un espèce de cul-de-sac un peu dangereux où
on décide de faire demi-tour, revenir à la cabane de berger,
prendre le sentier de gauche pour rejoindre le chemin qu'on voit
d'ici.
Sauf
qu'arrivées sur la rive opposée, c'est beaucoup moins limpide que
vu d'en haut. Difficile de trouver le sentier, on longe la rivière
comme on peut, traversant les bosquets et herbes hautes. Il est plus
de 15 heures, on n'a pas d'eau, à part le torrent marron.
Heureusement, Camille repère un ruisseau descendant sur notre gauche
et semblant être une source terrestre, ou du moins bien plus claire
que la rivière. Ni une ni deux, elle prend les gourdes et se faufile
dans les buissons pour aller remplir tout ça.
Elle est belle l'eau qu'on boit, hein ?
Mais oui, elle est belle.
Ça
prend une plombe. Elle s'est contorsionnée dans les buissons
épineux, on dirait qu'elle a combattu un tigre. Déterminées et
confiantes, on se démène pour rejoindre le fameux sentier en
hauteur... qu'on finit par trouver. Sauf qu'il me plait pas du tout,
ce sentier. Il a l'air très casse-gueule et très en pente. Ça
avait l'air plus facile vu de l'autre versant. On décide de passer
un peu en contrebas en suivant des espèces de sentiers à vaches.
Camille passe devant, je trouve sa route très casse-gueule, je le
sens pas du tout.
-
Nan mais tu vas vraiment monter par là, là ? Ça me plait pas.
-
Ben passe par en haut toi si tu veux.
-
Ouais OK.
Ce
qu'il faut comprendre à ce moment-là, c'est que Camille me disait :
« fais demi-tour et reprends le sentier qui monte en haut »
et moi dans ma tête ça a pas fait ça. Moi je regarde au-dessus de
ma tête, je vois une montée presque verticale, et je me dis
« monter ? Ok, bah je monte. »
S'en
suit un des épisodes les plus terrifiants que j'ai jamais vécu en
rando, probablement plus que l'épisode du sauvetage en hélico à Saint Gervais. J'attaque la montée, sac de 18 kg sur le dos.
Motivée, mais assez vite pas très rassurée. Une fois la pente bien
entamée, je ne peux plus faire demi-tour. Obligée d'être face à
la pente, mains et pieds bien ancrés dans la terre (qui se casse la
goule par moments, sinon c'est pas drôle). Pour les mains, soit des
buissons épineux qui font assez mal, soit des touffes d'herbes un
peu jaunes. Je prends les touffes. Les rares pierres tombent dès que
je pose mon poids dessus. Pour les pieds, des bottes de terre ou les
mêmes touffes d'herbe. La vache, c'est casse-gueule. Je m'arrête de
temps en temps, crevée, les bras et les jambes douloureux. Je vois
encore Camille, un peu plus bas, qui grimpe de son côté.
« Anaïs
ça va ? »
Je
n'arrive pas à répondre de suite, concentrée sur mes mouvements.
« Ça
va ?? »
Dans
ma tête : NON.
Dans
ma bouche : Euh, bof.
Je
comprends que si je commence à dire non, je vais me conforter dans
l'idée que je suis vraiment pas bien. Mais en vérité j'ai le vide
à côté de moi, j'ai un peu de mal à voir où aller pour être
mieux, et bien que je ne suis pas à tendance vertigineuse, j'ai
surtout mon satané sac qui m'entraîne dans un déséquilibre chaque
fois que je fais un pas un peu brusque.
Impossible
de réellement se reposer pour soulager les muscles au risque de
tomber. La pente se raidit. Putain, c'est loin en fait, c'est un peu
con ce que j'ai fait (sans rire ???). Je ne vois plus Camille. J'espère que son
chemin est moins débile. Je continue d'avancer en faisant très
attention, à chaque pas, à remettre mon sac dans l'axe de mon corps
pour avoir un centre de gravité gérable. C'est l'agent de malheur.
Je suis persuadée que si je tombe, ça sera à cause du sac qui
m'entraînera de tout son poids, alors je fixe toute ma concentration
sur la gestion du sac. Je suis persuadée aussi que si je tombe,
c'est la MERDE. Alors je me dis une seule chose : t'as pas le
choix, tu fais ultra gaffe, et puis c'est tout.
Camille
de son côté, … eh bien je sais pas trop. En fait je ne la vois
plus et ne l'entends plus. Régulièrement, j'en vois des « ÇA
VA ? » sans réponse. Au bout d'un moment, j'entends un
« AAAAAAAAAïïï » que je suppose être mon prénom.
« OUIIII » que je réponds. « ÇA VA CAMILLE ? »
Une fois. Deux fois. Je l'appelle une dizaine de fois, demande si ça
va, aucune réponse. Je commence à flipper. Je suis en train
d'escalader un truc de merde dont je sais pas si je vais arriver à
me sortir, et elle me répond plus. Si j'arrive en haut vivante et
qu'elle est tombée, je fais quoi, bordel ? Y a rien du tout à
des kilomètres à la ronde, personne, même pas d'animaux... Je ne
sais même pas s'il y a du réseau... Bon. Sang froid. Focus.
Aïeeeeee putain de buisson, ça pique ! Bon merde, tant pis, de
toute façon j'ai rien d'autre pour m'accrocher. Je fourre mes bras
dans les épines pour me hisser. Je finis par arriver en haut, et
tourne mon regard vers la droite, où je vois Camille, assise face au
vide. Je pose mon sac et fonce lui faire un câlin.
[REWIND :
VERSION DE CAMILLE]
-
Ben passe par en haut toi si tu veux.
-
Ouais OK.
Je
vois Anaïs monter tout droit à la vertical : mais qu'est-ce
qu'elle fout ? Pourquoi elle monte tout droit au lieu de prendre
le sentier ? Bon. Elle me répond pas trop, elle doit être un
peu en colère, mais ça l'air d'aller. Je grimpe en biais en
contournant la pente. Ça reste raide quand même. Je jette un œil à
Anaïs : elle prend vraiment un chemin chelou là, déjà la
pente est raide pour moi, alors pour elle...
« T'es
sûre que tu veux pas descendre ? » Elle me répond pas.
Régulièrement je m'arrête pour regarder ce qu'elle fout et lui
demande si ça va. A un moment, je sens qu'on va se perdre de vue, je
lance un dernier « ça va ? » à Nini. « Euh,
bof » me répond-elle. Bon, elle doit être énervée et galérer dans son
truc, mais si elle me dit bof, c'est que ça va. J'avance, j'avance
dans mon truc un peu casse-gueule. Aucun son ni d'image venant de
l'autre côté.
-
Anaïs ?
-
...
-
Anaïïïs ???
-
...
-
AAAAAAAANAÏÏÏS
-
Oui !
Un oui très clair, limpide. Elle ne doit pas être loin.
Un oui très clair, limpide. Elle ne doit pas être loin.
-
PUTAIN MAIS TU CASSES LES COUILLES, C'EST PAS COMPLIQUÉ DE RÉPONDRE
MERDE !
C'est
vrai quoi. Je suis déjà pas très bien dans mon chemin de merde, je
m'inquiète pour elle, et elle répond pas ! Je comprends
qu'elle soit concentrée et énervée dans sa galère, mais la base,
c'est de répondre quand même ! Par deux fois, elle me lance
des « ça va !! » Oui ben maintenant j'ai compris,
c'est bon, mais je m'inquiète c'est tout ! Juste après son
dernier « ça va », j'entends une inspiration et un bruit
de terre qui s'effrite. Je l'appelle deux fois. Pas de réponse. Je
me dépêche de monter. Je me retrouve bloquée entre deux buissons
d'épines. Mon sac est accroché dans celui du dessus. Bon, calme
toi, calme toi, tu vas monter tranquille et tu vas voir. Je finis par
m'extirper et grimper jusqu'en haut du plateau, d'où je vois Anaïs
finir sa montée. Ouf, c'est bon. Je m'assois, exténuée, quand elle arrive pour me
faire un câlin.
Vous
l'aurez compris, ce fut un magnifique quiproquo qu'on s'est
empressées de se partager en retirant nos innombrables épines dans
les mains (à l'heure actuelle je pense que j'en ai encore quelques
unes qui ne sont pas sorties). Il était impensable pour moi comme
pour Camille qu'on ne puisse pas s'entendre. De fait, nos silences
étaient hyper angoissants pour l'une comme pour l'autre. Quelle
histoire. Ce fut intense.
Il
est 16 heures passées, on est enfin sur le plateau. Je ne REDESCENDS
PAS. Maintenant, il suffit de retrouver le chemin qu'on a stupidement
pas pris, et ça devrait aller. On marche un peu et tombons
effectivement sur un sentier bien propre et clair.
On
le suit un petit moment, jusqu'à arriver sur... un ravin. Enorme.
Infranchissable. Incontournable. Pfffffffffffffffff ahzy, j'en ai
marre là !!! Camille continue un peu le chemin qui ne fait que
longer le ravin évidemment sans le traverser. Impossible de
continuer via les plateaux, il faut faire demi-tour. Roah ça me
SAOULE.
Alors
ça me saoule, mais quand même, c'est vraiment magnifique. Et y a
vraiment personne, et on a des ravins et des montagnes à pertes de
vue. Et ça, il faut pas l'oublier.
Bon.
Camille me propose judicieusement de faire demi-tour et de
camper à la petite source où elle s'est éraflée le bras pour
remplir les gourdes.
-
Euh, ok mais moi je redescends pas ce qu'on vient de monter là.
-
Non mais par le chemin en fait.
-
Ah oui c'est vrai qu'y avait un chemin.
Bon,
c'est parti. Le retour nous paraît hyper long et le chemin était
certes plus fiable que celui qu'on a pris à la montée, l'une comme
l'autre, mais reste assez casse-gueule.
Nous
voilà, 17 heures passées, de retour à la rivière, où on se pose
une petite heure pour discuter de cette folle journée, forte en
sensations, en émotions et en décors plus fous et sauvages les uns
que les autres. Ouais, bon, on est pas encore des petites Mike Horn,
hein. Il se serait bien foutu de notre tronche avec nos montées
fatales. Enfin surtout, comme dit Camille, « lui le canyon, ça
l'aurait juste pas arrêté en fait ». On instaure un plan C :
longer la rivière par en bas. Et quand on se rend compte que ça va
être chaud et qu'on risque de passer notre journée dans le canyon
sans croiser personne et sans savoir où on est, on instaure le plan
D très vite : faire demi-tour. C'est quand même assez triste
de savoir qu'on est à un jour et demi de marche de Issyk Kul, et
donc potentiellement à un jour de marche de la route, et de pas y
arriver parce que techniquement, ça fait quand même 3 jours qu'on
est perdues, quand même.
D'ailleurs, voici quelques repères pour comprendre notre tracé...
Il y a deux points de repères : le lac Song Kul au Sud, destination prévue, et point de demi-tour sur le plateau. Enfin, le tracé de A à B, c'est la rando que nous avons faite (pas en entier puisqu'on a quitté le sentier, Google ne connaissait étrangement pas les chemins dans le canyon ... !) Enfin, les points de repères dans le tracé de la rando ce sont nos bivouacs.
Et comme vous êtes futés, vous voyez direct l'endroit où on a merdé... !
Ça fait beaucoup rire Camille en tout cas, qui commence à prendre sérieusement goût à ces vacances complètement imprévues et remplies de journées uniques où aucune ne se ressemble et qu'on sait pas de quoi demain sera fait.
Je
vais remplir les gourdes en prévision d'un orage que l'on entend
gronder au loin, et on monte la tente quand on sent les premières
gouttes. Je me dis que j'attends passer l'orage et que j'irai me
laver à la rivière ensuite. Bon, tout compte fait, après l'orage,
je suis bien contente d'avoir rempli les 3 gourdes AVANT, et surtout
je me ravise et me lave aux lingettes.
C'est
beau ! Mais ça lave pas.
On
se fait un festin du feu de dieu, à savoir notre plat favori en
rando : une soupe avec de la semoule dedans. MIOM.
Voilà,
ça, c'est le luxe pour nous actuellement.
























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