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17 juillet 2019


Fffff. Ffffrrrr. FFFRRRH !! 
 
J'ouvre les yeux. Un bruit sourd, répété. Je tourne la tête vers Camille, yeux grands ouverts également. « FFFFFFRH ! » On pense à la même chose : « Tu crois qu'y a une bête ? » me dit Camille. Oui, je crois qu'y a une bête. Je ne vois pas bien quelle bête car je suis étonnée qu'une vache s'approche autant de la tente. Pourtant, les reniflements sur la toile me paraissent graves pour un chien. J'ouvre l'abside et me retrouve face à un jeune veau, tout étonné et apeuré de voir que son attraction contenait des humains. Je sors de la tente et me rends compte que nous sommes littéralement entourées de vaches.



Ne voyant pas de suite que nous sommes humaines, les animaux passent à côté de la tente, et quand ils se rendent compte qu'on est là, s'arrêtent devant nous et nous fixent, ne sachant pas trop quoi faire. On finit par sortir de la tente et faire notre vie comme s'ils étaient pas là, ce qui les « oblige » (hélas, par peur!) à nous contourner. Eh bien, c'est bien la première fois que je me fais réveiller par un veau. C'est si mignon un veau. Ici, les bébés de chaque espèce pullulent : veaux, agneaux, poulains, chevreaux... Un vrai paradis pour Ninis ! Mais les plus attendrissants restent les jeunes veaux, qui vous fixent avec leurs grandes billes noires et leur nez mouillé dans lequel ils passent régulièrement leur langue. Tssss...

Oula, c'est dur ce matin. Camille va pas très bien. Elle ne se sentait déjà pas très bien hier soir, elle a eu mal au bide un peu toute la nuit. Elle a sévèrement envie de vomir, et mal au crâne. Avant de plier bagage, on prend le temps de s'allonger un bon moment à l'ombre (comprendre « se coucher à côté du plus grand arceau de la tente ») avec le chien du berger qui ne semble aucunement se soucier que son « papa » soit à perte de vue.



Quand Camille se met à marcher, ça va un peu mieux. De toute façon, on n'est pas bien pressées puisqu'on ne sait pas vraiment où on va ni combien de temps on va mettre.



Pour l'heure, on a juste besoin d'EAU. Certes il y a le torrent, mais vu le nombre de vaches que j'ai vu se soulager dedans, j'ai plus trop envie de la boire, même purifiée. Et puis, elle était quand même assez dégueu (bien que je sois pacifiste). Par chance, le ciel est toujours aussi radieux et le chemin qui se dessine entre les vallons est toujours aussi... comment dire. Beau ?

Beau.

Au loin, on repère plusieurs fermes. La première ne semble être qu'une étable. On demande à un cavalier si l'eau du ruisseau est potable. Il nous fait non de la main et nous parle en russe ou en kirghize en désignant un point plus haut dans la montagne. Je ne vois pas du tout ce qu'il veut nous dire : là-bas y a de l'eau ? Y a une yourte avec de l'eau ? C'est sa maison ? Le Son Kul ? Il se fout de notre gueule ? Bon. On repart et abandonnons l'idée de prendre l'eau au ruisseau qui n'est que la continuité de notre torrent marronnasse. Il ne nous reste qu'un litre, il fait soif et on semble ne pas aller vers des terres humides...





Heureusement, plusieurs fermes sont installées aux abords du sentier. On tombe sur deux pécores à un croisement et on leur montre les gourdes : « bulak ? » Ils nous indiquent leur maison, ou la rivière, ou je ne sais quoi. Ils nous demandent d'où on vient, où on va, si on est que deux, et d'autres choses qu'on ne comprend pas. On pose les sacs pour descendre à leur maison.

On cherche un tuyau, un bac à flotte, un ROBINET ? On sait pas. L'un deux a bien compris qu'on était un peu gogoles et nous accompagne en fait jusqu'à la rivière, un peu en contrebas, où il y a une source saine qui vient directement de la terre, donc qui est potable, mais par précaution, je mets toujours une pastille purifiante, au cas où.

Remplissage de gourdes et retour au sac. «Allez. 1, 2, 3 ! »
[Aparté : « 1, 2, 3 » c'est le truc qu'on s'est peut-être le plus dit dans ce voyage. C'est simplement le décompte avant le portage du sac, pour lequel on s'aide mutuellement.]

On descend un peu dans les gorges du canyon. Le guide croisé hier nous a annoncé qu'on aurait quelques gués à passer. Effectivement, y'a un peu d'eau.



On retire nos chaussures pour traverser la rivière, et aperçoit un groupe de touriste de l'autre côté, un peu avant nous. Un type passe à cheval avec son chien et ses 3 veaux.

On sait pas trop où on va, mais pour l'instant il y a un sentier, et on se dit qu'on n'a qu'à le suivre, de toute manière, il longe la rivière, et la rivière va dans le lac, à l'Est. Parfait !



On repasse deux fois la rivière quand je me casse la gueule en ripant sur une pierre parce que je suis la nana qui traverse les rivières de la façon la moins logique du monde (croisement de jambes, bref.) Il fallait bien que ça arrive ! Indemne mais fort mouillée, j'impose une pause : on se pose. Camille sort une cigarette et une gourde. Je l'entends derrière moi : « Non mais y a un problème là, c'est pas bon. » Je me retourne, elle a la gourde à la main, qu'elle me tend. Ok... Je prends la gourde, prends une gorgée.
« Ah oui, c'est hyper fort... J'ai mis les autres pastilles. »
- Non mais ça me BRULE.
- Ah oui t'as raison, moi aussi ça me brûle un peu.
- C'est pas normal. Faut que je vomisse.
Elle se lève, paniquée.
« C'est pour combien de litres ? »
Je sors le sachet de pastilles Oasis, un substitut de Micropur que j'ai déjà utilisé plein de fois, y compris avec Camille. Je lis.




Vous lisez, vous aussi ?
Je me décompose.
« 20 à 25 litres... »
- QUOI ?
- 20 à 25 litres.
- MAIS TU TE RENDS COMPTE QUE JE PEUX CREVER, LÀ ???
Je n'oublierai jamais cette phrase, qui était à la fois terrifiante et à la fois, maintenant, je pense que je pourrais en faire une private joke tant tout cela n'est plus qu'un mauvais souvenir. Oui car vous l'aurez compris, Camille n'est pas morte. Mais elle y a cru, pendant un instant court mais interminable. Elle se lève et boit presque un litre d'eau qu'elle s'efforce de vomir juste après. Sa gorge et sa bouche la brûlent.

… Un bon quart d'heure se passe, la panique commence à redescendre un peu, et on réalise qu'on n'a ni numéro d'urgence ni de quoi contacter qui que ce soit en cas de sérieux pépin. Camille a l'air d'aller bien. J'ai un sale goût dans la bouche, mais ça va aussi. Mon cas m'inquiète moindrement puisque je n'ai pris qu'une gorgée « pour goûter » tandis qu'elle en a bu 100 bons millilitres. On reste là, plantée sur notre rocher, à se remettre de nos émotions.

Petite mise à jour chimique : aujourd'hui, bien après ce malheureux événement, je me suis un peu renseignée sur les pastilles purifiantes et leur danger en cas d'ingestion. Il se trouve que les micropur et autres alliés sont un concentré de dichloroisocyanurate de sodium. Alors quand on voit « cyanure » dans la terminologie d'un truc qu'on a avalé, ça fout un peu les jetons, mais c'est en fait une molécule source du chlore qui sert de désinfectant (pour les piscines par exemple) et notamment anti-bactérien pour l'eau.
Plus précisément, selon wikiwiki : Dans l'eau, il se décompose en acide hypochloreux HOCl (un puissant biocide qui se décompose lui-même en partie en ion hypochlorite ClO- faible biocide et fort oxydant, agent actif de l'eau de Javel, qui est elle-même de l'hypochlorite de sodium NaClO en solution aqueuse) et en cyanurate de sodium, qui joue un rôle de stabilisant (se décomposant à son tour en partie en acide cyanurique (CNOH)3 ) en protégeant l'acide hypochloreux
HOCl et l'ion hypochlorite ClO- d'une décomposition par les ultra-violets.
 
Vous savez tout. Le problème n'est donc pas d'en ingurgiter (qui n'a jamais bu la tasse à la piscine?) mais bien la quantité ingurgitée. Après quelques recherches, en cas d'ingestion pure, le DCCNa ne doit pas être vomi car il risque de créer des brûlures dans la bouche et l'oesophage. En gros les conseils c'est : ne pas faire vomir, boire beaucoup, consulter un médecin. On en avait deux sur trois, c'est déjà pas mal hé !! :D Après, Camille n'a pas mangé une pastille pure, mais il n'empêche que c'était 20 à 25 fois trop concentré et que ça lui a bien chauffé la tronche et brûlé la gorge.

Bon et pour ce qui est de la question : « mais qu'est-ce que t'as foutu toi à mettre des pastilles pour 20 litres dans une gourde d'un litre ? » Eh bien je vous répondrai simplement que c'est moi la gourde ! J'ai souvent utilisé cette marque Oasis car bien moins chère que le classique Micropur et de composition identique. Seulement, dans la précipitation, j'ai pas fait attention aux dosages, persuadée que ça ne se vendait que pour 1L. Vous savez, ce moment, deux jours avant de partir, où vous vous dites : « ah merde, on n'a plus de micropur c'est vrai, vite vite Amazon Prime ! Allez 7€ c'est pas cher, dans le panier ! »
Ce même moment d'ailleurs où vous vous dites aussi : « Ah oui mais mon sac de 50 litres ça va jamais le faire, faut que j'en prenne un de 70... Mais j'ai pas de thunes, merde. Bon allez, Amazon Prime ! 40€ le sac de 70 ? Ok ça doit être un peu merdique mais ça va le faire, pas le temps de faire les soldes à Paris. »
Et également ce même moment où vous vous dites enfin : « Bon, allez, je saute le pas. Je m'achète un smartphone. Mais ça serait pas mal de l'avoir avant de partir au Kirghizistan quand même... Mais bon je pars après-demain quoi. Et j'ai toujours pas de thunes. Bon allez, Amazon Prime ! Tiens, un « Teeno »... Je connais pas... Allez, ça a l'air très bien ! Dans le panier ! »

Voilà voilà. Conclusion : toujours lire les pastilles, et s'y prendre à l'avance avant d'acheter du matos. (J'entends déjà vos « ouibenjetelavaisditenmêmetemps. Hein. Bon. » mais les ignore royalement. Si si, je t'entends.)
 
Retour au 17 juillet, 12h10. On est assises sur nos cailloux respectifs, silencieuses. Le groupe aperçu tout à l'heure passe à côté de nous : « Bonjour ! » nous lance le guide. Mais c'st pas possible c'est écrit sur nos tronches où y a vraiment QUE des français en touristes ici ? Bon, il nous a entendu parler français tout à l'heure et il a vu qu'on était que deux, du coup il s'est dit « tiens, je vais les aider ». Il nous dit que sans carte, on est très mal barrée et qu'on trouvera jamais le sentier pour rejoindre le lac. On lui dit qu'on a pour projet de longer la rivière, il nous dit que non, ça va pas être possible, que là on a 15 ou 17 gués à passer, mais qu'après c'est la merde. Du coup, il nous propose de suivre le chemin aujourd'hui, les retrouver ce soir et les suivre demain. C'est un peu relou de suivre un groupe de touristes français, mais en même temps la proposition est super gentille et pourrait nous éviter de belles emmerdes (pour changer). On le remercie et ils repartent.
« Si je peux me permettre, vous cramez. » me dit un des randonneurs. Oh bah, si tu savais, c'est un peu mon quotidien et clairement le cadet de mes soucis à l'heure actuelle.

On se décide à les suivre après une barre de céréales. Effectivement, on traverse un bon nombre de gués (j'en ai compté 13 maximum). On faisait attention à traverser gentiment la rivière pour ne pas se tremper les pieds, et c'est au bout de 2 ou 3 gués qu'on finit par comprendre que ça va être chiant. De toute façon, après les évènements et vu la chaleur, ça va vite sécher, donc on traverse la rivière à l'arrache. BALEK.



C'est Kay qui traverse, c'est Kay qui traverse !

Et voilà que l'on s'enfonce réellement dans le canyon. On marche relativement vite, de toute manière il n'y a qu'un sentier, c'est pas trop compliqué à suivre. On ne voit ni ne rattrape pas du tout le groupe... Vers 13h30, on se décide à faire une pause auprès de la rivière pour pique-niquer. Camille sort le fromage, j'ouvre la poubelle en date de 4 jours. Joie ultime. « Vas-y ça schlingue, c'est pas possible là, regarde le Babybel, c'est dégueulasse, ça coule, merde ! » Ah. Effectivement, le Babybel fait la tronche. La cire a un peu fondu et s'est éclatée en morceaux, donnant deux espèces de flaques de fromage mi-dur mi-fondu. Magnifique. Je m'affaire à la ravissante tâche d'éplucher le Babybel de sa cire à l'opinel, le laver dans la rivière marron, le remettre délicatement dans des sacs de congélation, et espérer qu'ils ne s'ouvrent jamais. Jamais.



La pause pique-nique sera de courte durée puisqu'au bout d'une demie-heure, le vent se lève et, ensemble, nous nous regardons et échangeons en un regard la même idée : y'aurait-y pas un orage qui nous arrive sur le coin de la tronche, par hasard ?
Mhhh ok, sortie des sursacs imperméables et le kaway autour de la taille. C'est reparti.

On continue sur notre lancée en suivant les traces de pas des randonneurs nous précédant puisqu'on ne les rattrape définitivement pas, semble-t-il. Nini et Kaykay, apprenties pisteuses. Le sentier commence à être flou et les traces de pas humaines laissent place aux traces de sabots. Le chemin se divise. On monte un peu pour voir en hauteur ce qu'il en est, Camille va jusqu'en haut du plateau pour voir si ça débouche quelque part : nada. Un troupeau de vache en contrebas traverse la rivière. Hé, c'est agile une vache !



On redescend et suivons les traces de vaches. On arrive finalement à une espèce de cabane de berger fermée au cadenas et le chemin se scinde en deux : à gauche, il faut de nouveau traverser la rivière, à droite, le sentier monte. Allez, à droite. Et ça monte.



Ça monte.



Ça monte longtemps. Le sentier se divise en une dizaine de sentiers à pic. On surplombe le canyon. C'est juste absolument magnifique mais ça a l'air d'un putain de sentier de vaches. Ce qui, en terminologie kirghize, signifie que ça ne débouche potentiellement sur rien du tout. Ce qui m'intrigue, c'est qu'en face, il semble y avoir un chemin beaucoup plus large que le notre, moins haut et bien visible.



On finit par arriver dans un espèce de cul-de-sac un peu dangereux où on décide de faire demi-tour, revenir à la cabane de berger, prendre le sentier de gauche pour rejoindre le chemin qu'on voit d'ici.

Sauf qu'arrivées sur la rive opposée, c'est beaucoup moins limpide que vu d'en haut. Difficile de trouver le sentier, on longe la rivière comme on peut, traversant les bosquets et herbes hautes. Il est plus de 15 heures, on n'a pas d'eau, à part le torrent marron. Heureusement, Camille repère un ruisseau descendant sur notre gauche et semblant être une source terrestre, ou du moins bien plus claire que la rivière. Ni une ni deux, elle prend les gourdes et se faufile dans les buissons pour aller remplir tout ça.



Elle est belle l'eau qu'on boit, hein ?



Mais oui, elle est belle.

Ça prend une plombe. Elle s'est contorsionnée dans les buissons épineux, on dirait qu'elle a combattu un tigre. Déterminées et confiantes, on se démène pour rejoindre le fameux sentier en hauteur... qu'on finit par trouver. Sauf qu'il me plait pas du tout, ce sentier. Il a l'air très casse-gueule et très en pente. Ça avait l'air plus facile vu de l'autre versant. On décide de passer un peu en contrebas en suivant des espèces de sentiers à vaches. Camille passe devant, je trouve sa route très casse-gueule, je le sens pas du tout.
- Nan mais tu vas vraiment monter par là, là ? Ça me plait pas.
- Ben passe par en haut toi si tu veux.
- Ouais OK.
Ce qu'il faut comprendre à ce moment-là, c'est que Camille me disait : « fais demi-tour et reprends le sentier qui monte en haut » et moi dans ma tête ça a pas fait ça. Moi je regarde au-dessus de ma tête, je vois une montée presque verticale, et je me dis « monter ? Ok, bah je monte. »
S'en suit un des épisodes les plus terrifiants que j'ai jamais vécu en rando, probablement plus que l'épisode du sauvetage en hélico à Saint Gervais. J'attaque la montée, sac de 18 kg sur le dos. Motivée, mais assez vite pas très rassurée. Une fois la pente bien entamée, je ne peux plus faire demi-tour. Obligée d'être face à la pente, mains et pieds bien ancrés dans la terre (qui se casse la goule par moments, sinon c'est pas drôle). Pour les mains, soit des buissons épineux qui font assez mal, soit des touffes d'herbes un peu jaunes. Je prends les touffes. Les rares pierres tombent dès que je pose mon poids dessus. Pour les pieds, des bottes de terre ou les mêmes touffes d'herbe. La vache, c'est casse-gueule. Je m'arrête de temps en temps, crevée, les bras et les jambes douloureux. Je vois encore Camille, un peu plus bas, qui grimpe de son côté.
« Anaïs ça va ? »
Je n'arrive pas à répondre de suite, concentrée sur mes mouvements.
« Ça va ?? »
Dans ma tête : NON.
Dans ma bouche : Euh, bof.
Je comprends que si je commence à dire non, je vais me conforter dans l'idée que je suis vraiment pas bien. Mais en vérité j'ai le vide à côté de moi, j'ai un peu de mal à voir où aller pour être mieux, et bien que je ne suis pas à tendance vertigineuse, j'ai surtout mon satané sac qui m'entraîne dans un déséquilibre chaque fois que je fais un pas un peu brusque.
Impossible de réellement se reposer pour soulager les muscles au risque de tomber. La pente se raidit. Putain, c'est loin en fait, c'est un peu con ce que j'ai fait (sans rire ???). Je ne vois plus Camille. J'espère que son chemin est moins débile. Je continue d'avancer en faisant très attention, à chaque pas, à remettre mon sac dans l'axe de mon corps pour avoir un centre de gravité gérable. C'est l'agent de malheur. Je suis persuadée que si je tombe, ça sera à cause du sac qui m'entraînera de tout son poids, alors je fixe toute ma concentration sur la gestion du sac. Je suis persuadée aussi que si je tombe, c'est la MERDE. Alors je me dis une seule chose : t'as pas le choix, tu fais ultra gaffe, et puis c'est tout.
Camille de son côté, … eh bien je sais pas trop. En fait je ne la vois plus et ne l'entends plus. Régulièrement, j'en vois des « ÇA VA ? » sans réponse. Au bout d'un moment, j'entends un « AAAAAAAAAïïï » que je suppose être mon prénom. « OUIIII » que je réponds. « ÇA VA CAMILLE ? » Une fois. Deux fois. Je l'appelle une dizaine de fois, demande si ça va, aucune réponse. Je commence à flipper. Je suis en train d'escalader un truc de merde dont je sais pas si je vais arriver à me sortir, et elle me répond plus. Si j'arrive en haut vivante et qu'elle est tombée, je fais quoi, bordel ? Y a rien du tout à des kilomètres à la ronde, personne, même pas d'animaux... Je ne sais même pas s'il y a du réseau... Bon. Sang froid. Focus. Aïeeeeee putain de buisson, ça pique ! Bon merde, tant pis, de toute façon j'ai rien d'autre pour m'accrocher. Je fourre mes bras dans les épines pour me hisser. Je finis par arriver en haut, et tourne mon regard vers la droite, où je vois Camille, assise face au vide. Je pose mon sac et fonce lui faire un câlin.

[REWIND : VERSION DE CAMILLE]

- Ben passe par en haut toi si tu veux.
- Ouais OK.
Je vois Anaïs monter tout droit à la vertical : mais qu'est-ce qu'elle fout ? Pourquoi elle monte tout droit au lieu de prendre le sentier ? Bon. Elle me répond pas trop, elle doit être un peu en colère, mais ça l'air d'aller. Je grimpe en biais en contournant la pente. Ça reste raide quand même. Je jette un œil à Anaïs : elle prend vraiment un chemin chelou là, déjà la pente est raide pour moi, alors pour elle...
« T'es sûre que tu veux pas descendre ? » Elle me répond pas. Régulièrement je m'arrête pour regarder ce qu'elle fout et lui demande si ça va. A un moment, je sens qu'on va se perdre de vue, je lance un dernier « ça va ? » à Nini. « Euh, bof » me répond-elle. Bon, elle doit être énervée et galérer dans son truc, mais si elle me dit bof, c'est que ça va. J'avance, j'avance dans mon truc un peu casse-gueule. Aucun son ni d'image venant de l'autre côté.
- Anaïs ?
- ...
- Anaïïïs ???
- ...
- AAAAAAAANAÏÏÏS
- Oui !
Un oui très clair, limpide. Elle ne doit pas être loin.
- PUTAIN MAIS TU CASSES LES COUILLES, C'EST PAS COMPLIQUÉ DE RÉPONDRE MERDE !
C'est vrai quoi. Je suis déjà pas très bien dans mon chemin de merde, je m'inquiète pour elle, et elle répond pas ! Je comprends qu'elle soit concentrée et énervée dans sa galère, mais la base, c'est de répondre quand même ! Par deux fois, elle me lance des « ça va !! » Oui ben maintenant j'ai compris, c'est bon, mais je m'inquiète c'est tout ! Juste après son dernier « ça va », j'entends une inspiration et un bruit de terre qui s'effrite. Je l'appelle deux fois. Pas de réponse. Je me dépêche de monter. Je me retrouve bloquée entre deux buissons d'épines. Mon sac est accroché dans celui du dessus. Bon, calme toi, calme toi, tu vas monter tranquille et tu vas voir. Je finis par m'extirper et grimper jusqu'en haut du plateau, d'où je vois Anaïs finir sa montée. Ouf, c'est bon. Je m'assois, exténuée, quand elle arrive pour me faire un câlin.

Vous l'aurez compris, ce fut un magnifique quiproquo qu'on s'est empressées de se partager en retirant nos innombrables épines dans les mains (à l'heure actuelle je pense que j'en ai encore quelques unes qui ne sont pas sorties). Il était impensable pour moi comme pour Camille qu'on ne puisse pas s'entendre. De fait, nos silences étaient hyper angoissants pour l'une comme pour l'autre. Quelle histoire. Ce fut intense.



Il est 16 heures passées, on est enfin sur le plateau. Je ne REDESCENDS PAS. Maintenant, il suffit de retrouver le chemin qu'on a stupidement pas pris, et ça devrait aller. On marche un peu et tombons effectivement sur un sentier bien propre et clair.



On le suit un petit moment, jusqu'à arriver sur... un ravin. Enorme. Infranchissable. Incontournable. Pfffffffffffffffff ahzy, j'en ai marre là !!! Camille continue un peu le chemin qui ne fait que longer le ravin évidemment sans le traverser. Impossible de continuer via les plateaux, il faut faire demi-tour. Roah ça me SAOULE.



Alors ça me saoule, mais quand même, c'est vraiment magnifique. Et y a vraiment personne, et on a des ravins et des montagnes à pertes de vue. Et ça, il faut pas l'oublier.
Bon. Camille me propose judicieusement de faire demi-tour et de camper à la petite source où elle s'est éraflée le bras pour remplir les gourdes.
- Euh, ok mais moi je redescends pas ce qu'on vient de monter là.
- Non mais par le chemin en fait.
- Ah oui c'est vrai qu'y avait un chemin.
Bon, c'est parti. Le retour nous paraît hyper long et le chemin était certes plus fiable que celui qu'on a pris à la montée, l'une comme l'autre, mais reste assez casse-gueule.



Nous voilà, 17 heures passées, de retour à la rivière, où on se pose une petite heure pour discuter de cette folle journée, forte en sensations, en émotions et en décors plus fous et sauvages les uns que les autres. Ouais, bon, on est pas encore des petites Mike Horn, hein. Il se serait bien foutu de notre tronche avec nos montées fatales. Enfin surtout, comme dit Camille, « lui le canyon, ça l'aurait juste pas arrêté en fait ». On instaure un plan C : longer la rivière par en bas. Et quand on se rend compte que ça va être chaud et qu'on risque de passer notre journée dans le canyon sans croiser personne et sans savoir où on est, on instaure le plan D très vite : faire demi-tour. C'est quand même assez triste de savoir qu'on est à un jour et demi de marche de Issyk Kul, et donc potentiellement à un jour de marche de la route, et de pas y arriver parce que techniquement, ça fait quand même 3 jours qu'on est perdues, quand même.



D'ailleurs, voici quelques repères pour comprendre notre tracé...
Il y a deux points de repères : le lac Song Kul au Sud, destination prévue, et point de demi-tour sur le plateau. Enfin, le tracé de A à B, c'est la rando que nous avons faite (pas en entier puisqu'on a quitté le sentier, Google ne connaissait étrangement pas les chemins dans le canyon ... !) Enfin, les points de repères dans le tracé de la rando ce sont nos bivouacs.



Et comme vous êtes futés, vous voyez direct l'endroit où on a merdé... !
Ça fait beaucoup rire Camille en tout cas, qui commence à prendre sérieusement goût à ces vacances complètement imprévues et remplies de journées uniques où aucune ne se ressemble et qu'on sait pas de quoi demain sera fait.
Je vais remplir les gourdes en prévision d'un orage que l'on entend gronder au loin, et on monte la tente quand on sent les premières gouttes. Je me dis que j'attends passer l'orage et que j'irai me laver à la rivière ensuite. Bon, tout compte fait, après l'orage, je suis bien contente d'avoir rempli les 3 gourdes AVANT, et surtout je me ravise et me lave aux lingettes.



C'est beau ! Mais ça lave pas.

On se fait un festin du feu de dieu, à savoir notre plat favori en rando : une soupe avec de la semoule dedans. MIOM.



Voilà, ça, c'est le luxe pour nous actuellement.


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