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14 juillet 2018



"Aucune explication, aucun mélange de mots ou de musique ne peut restituer ce que c'était d'être et de vivre dans ce coin du temps et de l'espace. Quoi que ça ait pu vouloir dire. On pouvait allumer des étincelles partout. Il y avait ce sentiment extraordinaire que quoi que nous fassions, c'était juste que nous étions en train de gagner. Et ça, je crois, c'était la force qui nous poussait : cette sensation de victoire sur les forces du vieillissement et du mal. Pas au sens militaire du mot victoire, on n'en avait pas besoin. Notre énergie déborderait par-dessus tout. Nous avions un élan formidable. Nous surfions sur la crête d'une vague très haute, et très belle."
Hunter S. Thompson, Fear and loathing in Las Vegas.


Une journée atypique mais merveilleusement surprenante.

Réveil 6 heures. Pas de perte de temps, je range mes affaires. Il est presque 8 heures quand je suis prête à partir, tente et sac bien emballés. Je discute avec Gaetan, l'un des trois frangin(e)s qui avaient leurs tentes à côté de la mienne. Ils vont aussi au refuge d'en Beys, on devrait se suivre. Je pars à 8 heures pétantes, déterminée. Il fait beau, j'enfourne mes écouteurs dans mes oreilles, et c'est parti : je grimpe. Je grimpe d'ailleurs assez longtemps et me retrouve bientôt au dessus du lac du Milieu qui bordait le refuge et les pérics d'un côté, et, de l'autre côté, une vue sur les sommets encore embrumés.




Et c'est quand j'ai fini de monter mes 150 mètres de dénivelés que je me pose, avec Beirut d'Ibrahim Maalouf dans les oreilles, regardant tout autour de moi : c'est beau. Je vois loin, à 360°. Je vois les pérics, je vois les lacs, je vois le pic de mortiers. Wait. Le pic de mortiers... c'est pas là où je dois aller ? Pourquoi je vais dans le sens opposé ? Oh meeeeeeerde. Je suis partie à contre-sens.

Bon bah j'ai plus qu'à redescendre, impossible de couper. Je m'empresse de rebrousser chemin et coupe juste à la fin par la forêt. Fiou. Me revoilà sur le GR. Bon bah il est 9 heures... Petit détour. Je suis contente, toute douleur de portage que j'éprouvais en début de rando est partie et j'ai mal nulle part ; je crois que mon corps s'habitue enfin à ce type de sport. J'ai juste des ampoules au pied droit. Comme toujours hein c'est la jambe droite qui pose problème. Le tendon, le genou, le pied... j'vous dis que j'vais la couper un jour.

Je monte lentement mais sûrement, de toute manière la montée est douce. Ma bande son est juste parfaite, je fais un effort pour oublier les quelques personnes qui me devancent et hop, je me crois dans un autre monde. Le bien-être est palpable.




Alors mes photos sont nulles, OK, mais en fait c'est un troupeau d'isards.


Arrivée au pic de mortiers, je pose René au bord du précipice (ah bah il a pas peur hein), et je monte au sommet pour voir de l'autre côté la vue magnifique que le col nous offre.





Je reste là un petit quart d'heure, à côté de trois péquenauds qui mangent sur les cailloux, puis je rejoins René pour l'emmener sur l'autre pic, un peu plus loin. On passe au dessus d'un lac magnifique, encore à moitié gelé, donc la couleur est d'un turquoise pétant comme j'ai rarement vu.

Arrivée sur le pic de terrers, pas très loin, je retrouve quelques personnes qui étaient au refuge avec moi, dont la fratrie, partie après moi.
« On t'a vue partir déterminée dans un autre chemin que nous, on s'est dit que tu faisais une boucle plus longue.
- Ah non, je me suis juste plantée. Mais c'était joli ! »
Ils partent, ils viennent de finir leur pause. Je pose mon sac au sol et j'essaye de trouver un câble USB quelque part dans mon sac car mon portable a décidé qu'il était connecté à un truc alors qu'il ne l'est pas, du coup il refuse de s'allumer. Je comprends rien. Je me dis que je vais essayer de le brancher puis débrancher au booster, mais je sais plus où j'ai fourré le câble, alors je retourne le sac et fous tout en l'air.

« Ça va mademoiselle ? » Merde. J'en avais oublié que les autres humains existaient, notamment un groupe de 4 cinquantenaires qui font leur pause juste à côté de moi.
- Hein ? Ah, oui oui, je cherche un truc.
Je dois avoir l'air dingue, je parle seule depuis 5 minutes en grommelant.
- Vous cherchez quoi ? me lance un bonhomme en slip avec une touffe de cheveux blancs hirsutes.
- Bah, un câble USB, pour mon portable
- Un câble iphone ?
- Non non, un USB classique, juste pour faire un test. Et j'crois qu'il est dans le fond de mon sac.

Je finis effectivement par vider la moitié de mon sac et le temps que j'étale ma vie par terre, mon portable a décidé de retrouver la vie. Bon. Ben je range tout, grignote une poignée de noix de cajou, et je pars en saluant mes 4 compères.

Je fuse dans la descente pour pas qu'ils me rattrapent parce que j'ai quand même envie d'être seule. J'arrive au col... Waouh, ce vide... Cet espace immense... C'est impressionnant. Tout en bas, on aperçoit la piste 4x4 qui mène au parking du Fanguil... Eh ben. C'est là que je suis censée aller demain matin. C'est bien bas.


Bon, clairement, faut pas tomber. Le sentier est vertigineux et descend en longeant la montagne. Mieux vaut pas se laisser embarquer par le vide. Je dépasse les 3 jeunes compagnons de tente, discute une minute avec eux et repars devant eux, cette fois. Ziou ziou ziou, je fais tous les petits virages à toute allure parce que j'aime pas descendre aussi raide.
S'en suivent deux longues heures de sentier à flanc de montagne et plutôt vertigineux, ce qui est largement fatigant.





En fait, on dirait pas, mais le sentier était clairement très étroit et sur la droite, c'était limite à pic, avec une immense vallée qui s'étale devant soi. Du coup, si on est un peu sujet au vertige, c'est l'enfer. Moi qui ne le suis pas du tout, déjà, je me sentais pas toujours stable. Je devais me concentrer à 200% pour pas poser mes pieds n'importe où (ils ont glissé deux ou trois fois hors du sentier) et surtout ne pas trébucher... Le sentier est constitué pendant une grande partie de rochers à enjamber en descente, avec le poids du sac, c'était pas de la rigolade...

Je suis dans une cuvette, il crève de chaud, le soleil tape et je ruissèle. Je commence à en avoir un peu marre, j'ai une ampoule badasse au pied, et j'avoue que le sentier commence à s'éterniser, c'est éreintant. Je cherche à faire une pause pique-nique mais il n'y a pas un brin d'ombre... jusqu'à ce que je tombe sur UN arbre. Wouhou !



Je retire un peu mes pompes et reste là quelques trois quarts d'heure, tandis que deux bonhommes du groupe de 4 quinqua me passent devant. Je reprends la route, il est 14h30. Je m'approche d'un troupeau de moutons qui envahissent le sentier.
« TU PEUX PASSER À DROITE S'IL TE PLAIT ? »
Je lève la tête. Qui me parle ? Je cherche du regard.
« A DROITE DU TROUPEAU. »
Mais merde, il est où ce con ? Je réponds « Okay ! » et fais un détour pour pas passer dans le troupeau, tout en jetant des coups d'oeil en l'air pour trouver le berger. En vain.
« APRÈS LA CABANE, TU REJOINDRAS LE SENTIER ET TU VAS TROUVER UNE SOURCE D'EAU : ELLE EST POTABLE ».
- OK, MERCI !

Après la cabane du berger, je m'arrête pour boire un coup justement, et je repars sur le sentier.

« NAN C'EST PAS PAR LÀ, C'EST L'AUTRE SENTIER, À GAUCHE ».
Mais !!! Bordel il est où ?? Je finis par ne même plus répondre, juste je cherche un type du regard, pas loin du troupeau. Je l'entends hyper bien en plus, il doit pas être SI loin... J'ai l'impression de jouer à «Où est Charlie». Bon, j'abandonne. Je prends le sentier qu'il m'a indiqué et entends derrière moi : « DANS UNE HEURE TU SERAS AU LAC ». Je fais un pouce en l'air bien haut, et trace ma route. Au prochain virage, j'entends au loin « Tu peux passer à droite s'il te plait ? » … Ah, mes compagnons de tente arrivent ! Le gars doit répéter la même chose à tous les randonneurs... Je rejoins les deux types qui m'ont dépassée au pique-nique et qui sont arrêtés, les pieds dans le ruisseau. Je prends de nouveau la tête de file.


Et là, la dernière heure de marche est vraiment interminable. Le sentier est complètement instable, très étroit, je suis épuisée, j'ai les jambes qui flagellent et les pieds qui dérapent. Je me force à faire des micro-pauses pour pas me casser la gueule, mais j'ai aussi envie d'arriver au plus vite, alors je reprends très vite. J'ai plus d'eau. J'ai soif. J'ai chaud. La crème solaire s'est barrée. Je sens le soleil me taper sur le front. Je ruissèle. Je fais une ultime pause quand je vois que le sentier devient moins chaotique. Les deux quinqua me rejoignent : « on te laisse repasser devant ? » me lance le premier. « Oh non non allez-y, je crois que je vais faire une pause plus longue. » En vrai je veux pas qu'ils me suivent de près parce qu'ils risquent d'aller plus vite que moi. Dans la dernière ligne droite, on traverse un dernier pierrier et le sentier termine par une montée. AHZY, on vient de se taper je sais pas combien de mettre de dénivelé en descente, et on doit remonter ??? Grmbl. Allez souffle Nini, souffle. Tu y es presque.


Bim, 16h, j'arrive enfin au lac. 


« Ça y est t'es arrivée ! » me lance Emmett. Il ne s'appelle pas Emmett, mais il avait tellement la coiffure, la folie et le faciès de Doc qu'il était impossible de pas faire le rapprochement. En plus, je ne connais pas son prénom. Je discute une vingtaine de minutes avec lui et son acolyte, assis sur des rochers et parlant de tout et de rien : la rando, nos vies, nos envies... Ouh, je sens qu'on va bien s'entendre avec Emmett. Très spontané, atypique, drôle, un peu baba-cool mais pas trop. Le genre de type qui se présente direct à toi comme un ami et que tu peux pas vouvoyer. On est rejoint par Seb et Su, deux alpinistes qui sont en route pour monter un pic demain. Je pars avec eux vers le dernier bout de chemin jusqu'au refuge, laissant Emmett et Lulu derrière. Seb me taquine sur ma tronche de homard... Et me conseille de dormir en refuge ce soir car la météo prévoit de gros orages... Mouaif. « C'est 15 euros hein » qu'il me dit, comme si c'était l'argent qui m'en empêchait. A vrai dire, j'avais plutôt pensé à bivouaquer près du lac un peu au dessus du refuge. C'est pas les économies mais la solitude qui m'appelle. On s'installe tous à table en terrasse du refuge avec des bières, et on discute, de tout, de rien. Seb est normand, haut-normand (ça se précise, c'est pas pareil). Comme mes 3 copains de bivouac. Par contre ça fait un moment que je les ai pas vus, je commence à me demander s'ils ont pas descendus toute la vallée... Je vais planter ma tente vers 17 heures au dessus du refuge, au bord du lac.


Yeah, il ne pleut pas. Ça se couvre mais globalement il fait bon. Par contre le concert de cloches risque de m'empêcher de dormir - voire me faire péter un plomb - si les vaches restent toutes autour de ma tente. Je défais très rapidement mes affaires et retourne vite avec ma tablée d'amis éphémères. Les trois jeunes normands sont arrivés, apparemment ça a été la grosse galère avec l'un d'eux qui a été pris de vertige sur le sentier et a fait une grosse crise d'angoisse, du coup ils ont mis une plombe pour arriver. On parle, on se marre. Doc nous apprend à jouer au tarot à Su, Didier (un ami de Doc) et moi. Le temps file si vite.

19 heures, ils vont tous manger pendant que je vais prendre ma douche. Et là attention, on dirait que Camille s'est invitée dans mon corps. Pour économiser les 4 minutes d'eau chaude de la douche à 3€, je réserve mon jeton de côté et me lave les cheveux à l'eau froide (oui parce que c'est pas possible de pas les laver, clairement). Donc je me déssappe dans la douche, je fous la tête sous le jet, et c'est parti, ça mousse ça mousse ça mousse. La lumière s'éteint. Merde. C'est un minuteur à l'extérieur, je vais pas sortir toute nue. Tant pis. Vient le moment de rincer tous mes cheveux et de me laver à l'eau chaude. Donc j'enfonce le jeton dans la petite fente. Et là, rien ne se passe. J'attends. J'écoute. Aucun bruit, pas de minuterie, rien. Merde. Merde merde merde. Je vois rien parce que j'ai pas mes lunettes. Il fait très sombre. Je m'approche du boîtier à jetons, et je devine : « insérer verticalement d'un coup sec. » Le contraire de ce que j'ai fait, donc. Bon beeeen je crois que c'est parti pour la douche glacée hein ? Il est hors de question que j'aille voir le gardien du refuge qui est surmené par le repas pour une question de jeton mal inséré. Eh bah au moins l'avantage de la douche froide c'est qu'en sortant, on a bien chaud...
Je retourne à ma tente chercher de la bouffe et m'attable pour me faire cuire du riz sauce beurre / citron. Evidemment, j'oublie 3 fois un truc important et fait des aller-retours à ma tente, j'en ai ras-le-bol. Je finis par renverser la moitié de mon riz par terre et faire cuire beaucoup trop d'eau pour la sauce, si bien que je me retrouve avec une espèce de risotto / soupe. Mes copains qui mangeaient à l'intérieur reviennent tous s'attabler autour de moi et me regardent manger tandis que j'explique mes déboires de la soirée. Il est 20h30. Je me sens incroyablement bien, moi-même, sans aucune pensée négative ni angoisse. Je les reverrai jamais, pour la plupart je connais même pas leur prénom, on ne connaît pas le mien. On ne se le demande pas, on sait que de toute façon on ne vit qu'un instant T dans un lieu X, et on le partage le plus simplement du monde en déconnant. En général, quand je suis seule, c'est en quête de ressourcement et surtout loin de tout être humain, mais là, il y a un truc chaleureux qui émane de ces inconnus et en leur compagnie -pourtant c'est pas mon genre- je suis vraiment bien. Ces gens seront mes amis pour une soirée, pour quelques heures, comme une parenthèse. Je me rappellerai leur visage, mais je ne connais pas leur prénom. Il est déjà 23 heures et il ne reste plus que Doc et ses 3 compères. Je les salue d'un « bonne nuit » et retourne dans ma grotte artificielle. Finalement, aucun orage. Le ciel est dégagé, bleu foncé, un peu rosé, on voit les étoiles. Les montagnes autour dessinent un horizon craquelé par leur silhouette. Putain, quelle allégresse. Ce sentier fut laborieux, mais quelle soirée magique. Bien méritée. C'est le nom de leur bière locale. Je m'endors le sourire aux lèvres, les cheveux propres (joie) et déjà nostalgique face à la fin qui approche.



1 commentaire :

  1. Il avait compris beaucoup de choses qu'on mettra des dizaines d'années à transmettre ! Merci Hunter.

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