"Aucune
explication, aucun mélange de mots ou de musique ne peut restituer
ce que c'était d'être et de vivre dans ce coin du temps et de
l'espace. Quoi que ça ait pu vouloir dire. On pouvait allumer des
étincelles partout. Il y avait ce sentiment extraordinaire que quoi
que nous fassions, c'était juste que nous étions en train de
gagner. Et ça, je crois, c'était la force qui nous poussait :
cette sensation de victoire sur les forces du vieillissement et
du mal. Pas au sens militaire du mot victoire, on n'en avait pas
besoin. Notre énergie déborderait par-dessus tout. Nous avions un
élan formidable. Nous surfions sur la crête d'une vague très
haute, et très belle."
Hunter
S. Thompson, Fear and loathing in Las Vegas.
Une journée atypique
mais merveilleusement surprenante.
Réveil 6 heures. Pas de
perte de temps, je range mes affaires. Il est presque 8 heures quand
je suis prête à partir, tente et sac bien emballés. Je discute
avec Gaetan, l'un des trois frangin(e)s qui avaient leurs tentes à
côté de la mienne. Ils vont aussi au refuge d'en Beys, on devrait
se suivre. Je pars à 8 heures pétantes, déterminée. Il fait beau,
j'enfourne mes écouteurs dans mes oreilles, et c'est parti : je
grimpe. Je grimpe d'ailleurs assez longtemps et me retrouve bientôt
au dessus du lac du Milieu qui bordait le refuge et les pérics d'un côté, et, de l'autre
côté, une vue sur les sommets encore embrumés.
Et c'est quand j'ai fini
de monter mes 150 mètres de dénivelés que je me pose, avec Beirut
d'Ibrahim Maalouf dans les oreilles, regardant tout autour de moi :
c'est beau. Je vois loin, à 360°. Je vois les pérics, je vois les
lacs, je vois le pic de mortiers. Wait. Le pic de mortiers... c'est
pas là où je dois aller ? Pourquoi je vais dans le sens
opposé ? Oh meeeeeeerde. Je suis partie à contre-sens.
Bon bah j'ai plus qu'à
redescendre, impossible de couper. Je m'empresse de rebrousser chemin
et coupe juste à la fin par la forêt. Fiou. Me revoilà sur le GR.
Bon bah il est 9 heures... Petit détour. Je suis contente, toute
douleur de portage que j'éprouvais en début de rando est partie
et j'ai mal nulle part ; je crois que mon corps s'habitue enfin
à ce type de sport. J'ai juste des ampoules au pied droit. Comme
toujours hein c'est la jambe droite qui pose problème. Le tendon, le
genou, le pied... j'vous dis que j'vais la couper un jour.
Je monte lentement mais
sûrement, de toute manière la montée est douce. Ma bande son est
juste parfaite, je fais un effort pour oublier les quelques personnes
qui me devancent et hop, je me crois dans un autre monde. Le
bien-être est palpable.
Alors mes photos sont nulles, OK, mais en fait c'est un troupeau d'isards.
Arrivée au pic de
mortiers, je pose René au bord du précipice (ah bah il a pas peur
hein), et je monte au sommet pour voir de l'autre côté la vue
magnifique que le col nous offre.
Je reste là un petit
quart d'heure, à côté de trois péquenauds qui mangent sur les
cailloux, puis je rejoins René pour l'emmener sur l'autre pic, un
peu plus loin. On passe au dessus d'un lac magnifique, encore à
moitié gelé, donc la couleur est d'un turquoise pétant comme j'ai
rarement vu.
Arrivée sur le pic de
terrers, pas très loin, je retrouve quelques personnes qui étaient
au refuge avec moi, dont la fratrie, partie après moi.
« On t'a vue partir
déterminée dans un autre chemin que nous, on s'est dit que tu
faisais une boucle plus longue.
- Ah non, je me suis
juste plantée. Mais c'était joli ! »
Ils partent, ils viennent
de finir leur pause. Je pose mon sac au sol et j'essaye de trouver un
câble USB quelque part dans mon sac car mon portable a décidé
qu'il était connecté à un truc alors qu'il ne l'est pas, du coup
il refuse de s'allumer. Je comprends rien. Je me dis que je vais
essayer de le brancher puis débrancher au booster, mais je sais plus
où j'ai fourré le câble, alors je retourne le sac et fous tout en
l'air.
« Ça va
mademoiselle ? » Merde. J'en avais oublié que les autres
humains existaient, notamment un groupe de 4 cinquantenaires qui font
leur pause juste à côté de moi.
- Hein ? Ah, oui
oui, je cherche un truc.
Je dois avoir l'air
dingue, je parle seule depuis 5 minutes en grommelant.
- Vous cherchez quoi ?
me lance un bonhomme en slip avec une touffe de cheveux blancs
hirsutes.
- Bah, un câble USB,
pour mon portable
- Un câble iphone ?
- Non non, un USB
classique, juste pour faire un test. Et j'crois qu'il est dans le
fond de mon sac.
Je finis effectivement
par vider la moitié de mon sac et le temps que j'étale ma vie par
terre, mon portable a décidé de retrouver la vie. Bon. Ben je range
tout, grignote une poignée de noix de cajou, et je pars en saluant
mes 4 compères.
Je fuse dans la descente
pour pas qu'ils me rattrapent parce que j'ai quand même envie d'être
seule. J'arrive au col... Waouh, ce vide... Cet espace immense...
C'est impressionnant. Tout en bas, on aperçoit la piste 4x4 qui mène
au parking du Fanguil... Eh ben. C'est là que je suis censée aller
demain matin. C'est bien bas.
Bon, clairement, faut pas
tomber. Le sentier est vertigineux et descend en longeant la
montagne. Mieux vaut pas se laisser embarquer par le vide. Je dépasse
les 3 jeunes compagnons de tente, discute une minute avec eux et
repars devant eux, cette fois. Ziou ziou ziou, je fais tous les
petits virages à toute allure parce que j'aime pas descendre aussi
raide.
S'en suivent deux longues
heures de sentier à flanc de montagne et plutôt vertigineux, ce qui
est largement fatigant.
En fait, on dirait pas,
mais le sentier était clairement très étroit et sur la droite,
c'était limite à pic, avec une immense vallée qui s'étale devant
soi. Du coup, si on est un peu sujet au vertige, c'est l'enfer. Moi
qui ne le suis pas du tout, déjà, je me sentais pas toujours
stable. Je devais me concentrer à 200% pour pas poser mes pieds
n'importe où (ils ont glissé deux ou trois fois hors du sentier) et
surtout ne pas trébucher... Le sentier est constitué pendant une
grande partie de rochers à enjamber en descente, avec le poids
du sac, c'était pas de la rigolade...
Je suis dans une cuvette,
il crève de chaud, le soleil tape et je ruissèle. Je commence à en
avoir un peu marre, j'ai une ampoule badasse au pied, et j'avoue que
le sentier commence à s'éterniser, c'est éreintant. Je cherche à
faire une pause pique-nique mais il n'y a pas un brin d'ombre...
jusqu'à ce que je tombe sur UN arbre. Wouhou !
Je retire un peu mes
pompes et reste là quelques trois quarts d'heure, tandis que deux
bonhommes du groupe de 4 quinqua me passent devant. Je reprends la
route, il est 14h30. Je m'approche d'un troupeau de moutons qui
envahissent le sentier.
« TU PEUX PASSER À
DROITE S'IL TE PLAIT ? »
Je lève la tête. Qui me
parle ? Je cherche du regard.
« A DROITE DU
TROUPEAU. »
Mais merde, il est où ce
con ? Je réponds « Okay ! » et fais un détour pour
pas passer dans le troupeau, tout en jetant des coups d'oeil en l'air
pour trouver le berger. En vain.
« APRÈS LA CABANE,
TU REJOINDRAS LE SENTIER ET TU VAS TROUVER UNE SOURCE D'EAU :
ELLE EST POTABLE ».
- OK, MERCI !
Après la cabane du
berger, je m'arrête pour boire un coup justement, et je repars sur
le sentier.
« NAN C'EST PAS PAR
LÀ, C'EST L'AUTRE SENTIER, À GAUCHE ».
Mais !!! Bordel il
est où ?? Je finis par ne même plus répondre, juste je
cherche un type du regard, pas loin du troupeau. Je l'entends hyper
bien en plus, il doit pas être SI loin... J'ai l'impression de jouer
à «Où est Charlie». Bon, j'abandonne. Je prends le sentier qu'il
m'a indiqué et entends derrière moi : « DANS UNE HEURE
TU SERAS AU LAC ». Je fais un pouce en l'air bien haut, et
trace ma route. Au prochain virage, j'entends au loin « Tu peux
passer à droite s'il te plait ? » … Ah, mes compagnons
de tente arrivent ! Le gars doit répéter la même chose à
tous les randonneurs... Je rejoins les deux types qui m'ont dépassée
au pique-nique et qui sont arrêtés, les pieds dans le ruisseau. Je
prends de nouveau la tête de file.
Et là, la dernière
heure de marche est vraiment interminable. Le sentier est
complètement instable, très étroit, je suis épuisée, j'ai les
jambes qui flagellent et les pieds qui dérapent. Je me force à
faire des micro-pauses pour pas me casser la gueule, mais j'ai aussi
envie d'arriver au plus vite, alors je reprends très vite. J'ai plus
d'eau. J'ai soif. J'ai chaud. La crème solaire s'est barrée. Je
sens le soleil me taper sur le front. Je ruissèle. Je fais une
ultime pause quand je vois que le sentier devient moins chaotique.
Les deux quinqua me rejoignent : « on te laisse repasser
devant ? » me lance le premier. « Oh non non
allez-y, je crois que je vais faire une pause plus longue. » En
vrai je veux pas qu'ils me suivent de près parce qu'ils risquent
d'aller plus vite que moi. Dans la dernière ligne droite, on
traverse un dernier pierrier et le sentier termine par une montée.
AHZY, on vient de se taper je sais pas combien de mettre de dénivelé
en descente, et on doit remonter ??? Grmbl. Allez souffle Nini,
souffle. Tu y es presque.
Bim, 16h, j'arrive enfin
au lac.
« Ça y est t'es arrivée ! » me lance
Emmett. Il ne s'appelle pas Emmett, mais il avait tellement la
coiffure, la folie et le faciès de Doc qu'il était impossible de
pas faire le rapprochement. En plus, je ne connais pas son prénom. Je discute une vingtaine de minutes avec lui et son acolyte, assis
sur des rochers et parlant de tout et de rien : la rando, nos
vies, nos envies... Ouh, je sens qu'on va bien s'entendre avec
Emmett. Très spontané, atypique, drôle, un peu baba-cool mais pas
trop. Le genre de type qui se présente direct à toi comme un ami et
que tu peux pas vouvoyer. On est rejoint par Seb et Su, deux
alpinistes qui sont en route pour monter un pic demain. Je pars avec
eux vers le dernier bout de chemin jusqu'au refuge, laissant Emmett
et Lulu derrière. Seb me taquine sur ma tronche de homard... Et me
conseille de dormir en refuge ce soir car la météo prévoit de gros
orages... Mouaif. « C'est 15 euros hein » qu'il me dit,
comme si c'était l'argent qui m'en empêchait. A vrai dire, j'avais
plutôt pensé à bivouaquer près du lac un peu au dessus du refuge.
C'est pas les économies mais la solitude qui m'appelle. On
s'installe tous à table en terrasse du refuge avec des bières, et
on discute, de tout, de rien. Seb est normand, haut-normand (ça se
précise, c'est pas pareil). Comme mes 3 copains de bivouac. Par
contre ça fait un moment que je les ai pas vus, je commence à me
demander s'ils ont pas descendus toute la vallée... Je vais planter
ma tente vers 17 heures au dessus du refuge, au bord du lac.
Yeah, il ne pleut pas. Ça
se couvre mais globalement il fait bon. Par contre le concert de
cloches risque de m'empêcher de dormir - voire me faire péter un
plomb - si les vaches restent toutes autour de ma tente. Je défais
très rapidement mes affaires et retourne vite avec ma tablée d'amis
éphémères. Les trois jeunes normands sont arrivés, apparemment ça
a été la grosse galère avec l'un d'eux qui a été pris de vertige
sur le sentier et a fait une grosse crise d'angoisse, du coup ils ont
mis une plombe pour arriver. On parle, on se
marre. Doc nous apprend à jouer au tarot à Su, Didier (un
ami de Doc) et moi. Le temps file si vite.
19 heures, ils vont tous
manger pendant que je vais prendre ma douche. Et là attention, on
dirait que Camille s'est invitée dans mon corps. Pour économiser
les 4 minutes d'eau chaude de la douche à 3€, je réserve mon
jeton de côté et me lave les cheveux à l'eau froide (oui parce que
c'est pas possible de pas les laver, clairement). Donc je me déssappe
dans la douche, je fous la tête sous le jet, et c'est parti, ça
mousse ça mousse ça mousse. La lumière s'éteint. Merde. C'est un
minuteur à l'extérieur, je vais pas sortir toute nue. Tant pis.
Vient le moment de rincer tous mes cheveux et de me laver à l'eau
chaude. Donc j'enfonce le jeton dans la petite fente. Et là, rien ne
se passe. J'attends. J'écoute. Aucun bruit, pas de minuterie, rien.
Merde. Merde merde merde. Je vois rien parce que j'ai pas mes
lunettes. Il fait très sombre. Je m'approche du boîtier à jetons,
et je devine : « insérer verticalement d'un coup sec. »
Le contraire de ce que j'ai fait, donc. Bon beeeen je crois que c'est
parti pour la douche glacée hein ? Il est hors de question que
j'aille voir le gardien du refuge qui est surmené par le repas pour
une question de jeton mal inséré. Eh bah au moins l'avantage de la
douche froide c'est qu'en sortant, on a bien chaud...
Je retourne à ma tente
chercher de la bouffe et m'attable pour me faire cuire du riz sauce
beurre / citron. Evidemment, j'oublie 3 fois un truc important et
fait des aller-retours à ma tente, j'en ai ras-le-bol. Je finis par
renverser la moitié de mon riz par terre et faire cuire beaucoup
trop d'eau pour la sauce, si bien que je me retrouve avec une espèce
de risotto / soupe. Mes copains qui mangeaient à l'intérieur
reviennent tous s'attabler autour de moi et me regardent manger
tandis que j'explique mes déboires de la soirée. Il est 20h30. Je
me sens incroyablement bien, moi-même, sans aucune pensée négative
ni angoisse. Je les reverrai jamais, pour la plupart je connais même
pas leur prénom, on ne connaît pas le mien. On ne se le demande pas,
on sait que de toute façon on ne vit qu'un instant T dans un lieu X,
et on le partage le plus simplement du monde en déconnant. En
général, quand je suis seule, c'est en quête de ressourcement et
surtout loin de tout être humain, mais là, il y a un truc
chaleureux qui émane de ces inconnus et en leur compagnie -pourtant
c'est pas mon genre- je suis vraiment bien. Ces gens seront mes amis
pour une soirée, pour quelques heures, comme une parenthèse. Je me
rappellerai leur visage, mais je ne connais pas leur prénom. Il est
déjà 23 heures et il ne reste plus que Doc et ses 3 compères. Je
les salue d'un « bonne nuit » et retourne dans ma grotte
artificielle. Finalement, aucun orage. Le ciel est dégagé, bleu
foncé, un peu rosé, on voit les étoiles. Les montagnes autour
dessinent un horizon craquelé par leur silhouette. Putain, quelle
allégresse. Ce sentier fut laborieux, mais quelle soirée magique.
Bien méritée. C'est le nom de leur bière locale. Je m'endors le
sourire aux lèvres, les cheveux propres (joie) et déjà nostalgique
face à la fin qui approche.



Il avait compris beaucoup de choses qu'on mettra des dizaines d'années à transmettre ! Merci Hunter.
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