Réveil
8 heures. Les bouseux puants sont partis. Parfait. Le lever est
difficile pour Camille. Je vais la chercher toutes les 10 minutes,
enfilant mon timbre de voix spécial Réveil-Kay :
« Camiiiiille... Allez ton délai est écoulé, faut se
lever... » Réponse habituelle : « Mh. »
J'aime cette réponse. Je sais que la première étape est
franchie : elle m'a entendue. A la prochaine, si elle ne s'est pas
rendormie, elle parlera de manière concise, voire confuse. A la
troisième elle ouvrira les yeux, peut-être qu'elle me racontera les
rêves qu'elle a fait, elle demandera probablement l'heure qu'il est.
Enfin, à la dernière étape, elle se lèvera avec un petit soupir
qui dénotera de la violence du passage à la verticale.
Le
père de famille français partage le dortoir avec nous, il assiste
au rituel. Je vais faire le petit dej.
« Alors
elle est réveillée ta copine ? » me lance-t-il.
- Oh
la, j'y suis allée que deux fois, j'ai encore de la marge ! »
Il se
marre. Je perçois dans son rire un mélange de sympathie et de
reconnaissance de notre amitié. Du moins c'est ce que j'aime à
croire. Probablement que je surinterprète, mais il faut dire que
j'ai une certaine fierté à montrer combien le duo que nous formons
roule comme sur des roulettes grâce à un principe de confiance, de
complémentarité et d'unité. Et puis faut dire qu'elle est trop
mimi la petite Kay quand elle essaye de se réveiller.
On
prend clairement notre temps, on l'a. Le programme de la journée
c'est de rejoindre Broadford sur l'île de Skye, et ce en 4 étapes :
-
marche de 4 km jusqu'à Fort William
-
train de Fort William à Mallaig
-
ferry de Mallaig à Amardale
- bus
d'Amardale à Broadford
On ne
décolle de l'auberge que vers 10 heures. On s'arrête au Ben Nevis
Visitor center, j'achète quelques souvenirs, des cartes postales. On
marche quelques minutes le long de la route, passons par le parking
Braveheart (pourquoi?)
C'est
pas foufou ces derniers kilomètres sur le trottoir. Faut dire
qu'après ce qu'on a vécu hier, le crachin et le bitume c'est pas ce
qu'y a de plus palpitant.
Une
camionnette s'arrête à quelques dizaines de mètres de nous. En
sort un chien que son maître attrape par le collier et balance
violemment dans la forêt. Je crois rêver. Mon cœur palpite. Je
regarde Camille pour avoir son approbation : elle a bien vu ce
que j'ai vu. Je presse le pas, j'ai les nerfs, putain. On s'approche
du petit bois où le connard est descendu avec son chien. En contrebas,
une rivière. « J'ai peur » me dit Camille. Ouais. Moi
aussi, j'ai peur de ce qu'on va trouver au bord ou dans la rivière.
On descend quelques marches et on trouve le type, un gaillard assez
costaud, qui lance une balle de tennis à son chien... dans la
rivière où le courant se débite à une vitesse folle. Le chien,
pas plus de 6 mois, galère à revenir à la nage. Il la lance de
plus en plus loin.
« Hello »
amical. Le chien revient sur la berge et nous le couvrons de caresses,
accompagnées de phrases de gaga-style du type « oooooohhhhh il
est trop mignonnnnnnnnn, viens loulou ! Viens ! »,
histoire de faire comprendre à l'autre con qu'on a pas l'intention
de partir. On s'asseoit. Quelques coups d'oeil à la merde ambulante
qui continue de lancer la balle dans la rivière. Hors de question
qu'on bouge de là.
Au
bout de cinq minutes, le type finit par remonter vers son van et
appeler son chiot, qui le suit. Ils sont hors de vue... mais pas
d'ouïe. Des coups. Des cris. Je regarde Camille dans les yeux et lis
dans son regard horrifié la même chose que dans le mien.
« Il
est en train de le frapper là ? » me demande-t-elle avec
un ton qui implore la contradiction.
On se
lève d'un bond et on court en direction du van en interpellant le
type. Le chien vient vers nous, le mec nous voit, attrape l'animal
par le cou et le met dans le van avant de revenir vers nous. On fait
demi-tour. Si un homme est potentiellement capable de noyer son
chien, ça le dérangera pas de nous mettre une droite hors de la vue
de tout témoin. Il finit par partir au volant de son van. On se
rasseoit au bord de la rivière. Camille a envie de vomir. Je
bouillonne. Dans certaines situations, j'aimerais bien être un homme
bien baraqué d'1m90. Ou simplement être armée. Je me vois sortir un poing
américain prolongé d'une lame affûtée et lui ordonner de me filer
le chien. Non, en vérité, la menace ne me fait rien. Je me vois
surtout le rouer de coups. La violence inspire la violence. C'est
peut-être pas très éthique mais une ordure pareille ne mérite pas
mieux. Je suis prise de regrets. J'ai mal au bide.
On
reste ici une grosse demie-heure, regardant la rivière couler à
flot devant nous, s'attendant à tout instant à voir le chien y
flotter.
On
finit par briser le silence en changeant de sujet et surtout en
continuant notre route vers Fort William. Une heure durant, le
sentiment de rage et de culpabilité n'aura de cesse de tournoyer en
moi. On arrive à Fort William vers 12h. Un panneau nous indique
qu'on a fini le West Highland Way et qu'on peut aller chercher un
certificat à la boutique.
Ils sont pas magnifiques ces produits, alors ?
On se
contentera d'y acheter quelques souvenirs – notamment des
bouteilles de whisky les plus petites au monde, que vous pouvez vous
aussi acheter ici :
On va
à la gare déposer nos sacs dans une consigne. 5£ pour un grand
casier, 4£ pour un moyen. Tous les grands sont pris. Merde. Hors de
question d'en prendre deux petits. En faisant du forcing, on finit
par caser nos deux énormes sacs dans un petit casier !
Nous
avons 4 heures pour nous balader et découvrir le petit
centre-ville : c'est vite fait. On fait quelques boutiques de
souvenirs, passons par la poste, la banque... Et finissons dans un
restaurant « world friendly », le Geographer, qui tacle
Trump sur la pancarte d'entrée. Forcément, ça nous attire.
14h10,
retour vers le futur la gare pour aller voir le Jacobite steam
partir. Il s'agit du train qui a servi au tournage d'Harry Potter
pour les plans extérieurs. Il va de Fort William à Mallaig et passe
notamment sur le viaduc de Glenfinnan, que nous allons emprunter tout
à l'heure. C'est la même ligne de train, sauf que le train à
vapeur coûte 30£ et le train banal coûte 7£. Pas de regrets, à
part une petite cabine avec quelques friandises Harry Potter, les
wagons ne sont pas exceptionnels. Les compartiments à l'intérieur
du train sont en fait refaits en studio et d'ailleurs visibles aux
studios Warner Bros de Londres. Du coup, le train en lui-même n'a
pas grand chose de la saga de J. K. Rowling. On en profite quand même
pour aller acheter des dragées de Bertie Crochu, comme à notre
habitude... héhéhé.
15
heures. On repart de la gare couvertes de charbon. Ah bah bravo. On
se prend une crêpe au nutella à un stand breton où on discute avec
le type et son gamin.
MIOM.
Tellement de calories aujourd'hui ! Flânons une heure et
retournons une dernière fois à la gare pour récupérer nos sacs et
prendre le train à 16h20.
Camille n'arrive plus à ouvrir la poche de son kaway, la fermeture éclair semble coincée. Mbon. On verra ça dans le train. Le problème c'est qu'elle a tout dedans : passeport, carte bleue, cigarette électronique... (Vous le voyez venir ou pas ?)
On s'installe dans le train et elle s'affaire
sérieusement à la chose : pas moyen d'ouvrir cette foutue
poche. Elle soupire. « Tu peux aller me chercher les
ciseaux s'il te plait ? » Emploi des gros moyens. Elle
troue la poche de l'intérieur pour voir ce qui coince.
Pas
moyen de comprendre ce qui cloche dans la fermeture. Excédée,
Camille se résoud à... découper la poche de tout son long pour en
sortir tout ce qui s'y trouve. Elle tire un bon coup sur le zip et...
le kaway se déchire. Je pouffe. Elle me jette un regard noir :
« C'est pas très drôle. Il m'a coûté 45€. » J'ai
plus envie de rire. Pourtant c'est quand même risible. Après les
lunettes qu'on vient de réparer avec la glue, c'est maintenant le
kaway qu'il faut recoudre. Son self-control est mis à l'épreuve. On
change de place et on s'installe à un carré de 4 places pour avoir
une table et Camille, dans le calme le plus maîtrisé, recoud
tranquille son kaway en jetant des regards par la fenêtre. Entre
temps, j'ai réussi à ouvrir la fermeture éclair. Hell, tout ça
pour un zip de poche...
Camille
me dit « jamais deux sans trois, tu vas voir que le dernier
truc ça va être un truc chiant et cher, genre mes chaussures ou mon
sac tout neufs. »
Le
paysage est nuageux mais quand même appréciable. On passe sur le
viaduc de Glenfinnan (le viaduc d'Harry Potter). Joli, comme en témoigne la tête de Camille à 0:10.
Comme
on est dans le thème, on ouvre un paquet de dragées de Bertie
Crochu pour jouer à notre jeu favori en voyage : manger des
bonbons au goût de vomi ! Ahaha. Bon en vrai on s'épargne les
pires (œuf pourri et vomi) parce qu'on sait que sans pouvoir cracher le bonbon
et sans soda pour faire passer le goût, on va réellement vomir. On
change un peu les règles du jeu parce qu'on connait par cœur les
goûts associés à chaque couleur, donc à partir de maintenant le
but c'est de piocher et manger un bonbec les yeux fermés et deviner
au goût. Sauf que le paquet nous trolle et qu'y a visiblement des gros pièges.
Ah
c'est marrant hein ? Ouais, c'est marrant. Franchement je
comprends pas pourquoi personne aime ce jeu.
Arrivons
à 17h45 à Mallaig. Le ferry est à 200m de la gare. Il pleut, le
temps est très bas et la grisaille ne nous atteint pas trop
moralement puisqu'on passe notre journée dans les transports. Le
ferry décolle à 18 heures pour la traversée jusqu'à Amardale sur
l'île de Skye. On y retrouve deux types et une nana qu'on a plus ou
moins suivi tout au long du West Highland Way. Des suisses. Les deux
mecs ont l'air sympa, la nana un peu froide.
19
heures, je sors des toilettes. Damned, on est déjà arrivées, c'est
passé vite. Camille se tient face à moi, tout sac à dos mis sur
ses épaules : « alors déjà, t'es dans les toilettes des
hommes. Ensuite, quand tu t'en vas, ça serait bien de me le dire
parce que je t'ai un peu cherchée Nini ». Oups. Pardon Kaykay.
Il
fait toujours très moche sur l'île de Skye, le temps est tellement
bas qu'on confondrait presque les nuages avec la mer.
On
prend le bus 52 et descendons, comme nos acolytes suisses, à
Broadford. Il flotte. Ils vont chercher un endroit où planter leur
tente. Brr... Autant dans la nature sauvage je peux quand même
prendre plaisir à camper sous la pluie, autant en bordure de
ville... Mmmmmmboooof. Bien contente d'aller à l'auberge, à 800m de
là. C'est cool, avec des correspondances de moins de 15 minutes, on
aura fait Fort William / Broadford en un peu plus de 3 heures !
Great.
Pas
très faim ce soir, on a tellement mangé à midi. On prend une barre
de céréales et un thé dans la salle commune. Ecriture des cartes
postales. Les deux nanas qui partagent notre dortoir ont déjà
éteint la lumière (il est 21h) et soupirent quand on fait du bruit.
Connasses. On aurait pu sentir le pet et parler fort comme certains
le font, estimez vous heureuses.
Point
météo : demain il flotte, pour changer. Je pensais qu'on
pourrait prendre le bus de 7h05 pour Elgol et aller au refuge de
Camasunary à pieds en faisant un grand tour de 12 km, mais vu la
météo, je propose à Camille de prendre l'unique second bus de
12h30 pour faire seulement Kirkibost / Camasunary, à 6 km seulement.
Vendu. Bon il pleuvra pas a priori, mais il fera pas BEAU non plus. L'Ecosse quoi.















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