Réveil 4 heures. Camille
n'a pas besoin de beaucoup de temps (!) pour se réveiller ni se lever.
Petit dej à 4h30.
C'est rude. Mais on sait
pourquoi on est debout. Ça a quelque chose de touchant, presque, de
se lever en pleine nuit pour aller grimper une montagne dont 98% de
la population mondiale se fout royalement. C'est définitivement mon
élément, ma passion n°1 : monter sur des montagnes. Je
pourrais faire beaucoup pour atteindre un sommet qui me fait de
l'oeil. Ça me fout une de ces sensations, vous pouvez pas savoir.
5h02. Wouhououuuuuu, on est en route, ponctuelles comme jamais ! Il fait à peine jour, c'est juste magique. On est
complètement motivées, en pleine forme, et déterminées à lui
mettre sa pâté, au Big Ben.
Partir très tôt, c'est
vraiment le must, parce qu'en plus on est seules, et ça,
sur ce sentier, c'est pas donné... Un 31 juillet, l'ascension du Ben
Nevis c'est un peu comme l'A6 : noir de monde, peu importe le
temps et les températures (mais non je n'exagère pas du tout). En
plus vu la météo, je suppose que pas mal de gens ne l'ont pas
tenté. On est donc seules pendant une petite demie heure jusqu'à ce
qu'un coureur nous dépasse et qu'on croise un type. On lui demande
s'il vient du sommet. « Oui oui ! » Ok le gars
descend du Ben Nevis à 4h du mat. Ça veut dire qu'il était en haut
entre 1h et 2h du matin. Ça veut dire qu'il est monté entre 22 et
23 heures. Salut je m'appelle Thierry et je passe mes nuits à monter
et descendre des montagnes. Well well well. Il a du s'éclater en
tout cas !
Une heure déjà que l'on
monte. Le sommet est dans les nuages. Presque 500m de dénivelé... on traîne pas ! Il fait
frais, il pleut pas, le sentier est sublime, c'est cool. ROAH LE
KIFF, je suis complètement aux anges. Après avoir presque admis le
fait de renoncer, ce revirement me fait un bien fou. On arrive au
lac, où quelques tentes sont posées (bonne idée). Il est 6h30. On
n'a pas chômé. On a fait la moitié en terme de kilomètres et de
dénivelé.
J'adore grimper et voir
l'évolution progressive de la flore et du terrain. Voir d'où je
viens, et où je vais. On a commencé dans la forêt, puis le lac et
sa verdure.
7h : on attaque la caillasse. C'est la partie la
plus longue puisqu'on avance bien moins vite là-dedans.
On se rend compte que pas
mal de gens nous suivent. Ils chôment pas non plus... Un mec nous
dépasse : le premier depuis deux heures et demie. Quelques uns
le suivent de loin, rien de très gênant.
8 heures. Presque au
sommet. Les nuages nous tombent dessus...
Trois heures que l'on
monte, ça m'a paru bien court. Je sais pas si c'est parce qu'il est
hyper tôt ou parce qu'on a été efficaces, mais j'ai rien vu
passer. On évolue encore une demie heure dans les nuages et la
caillasse, le paysage est complètement lunaire et surréaliste.
J'adore atteindre des sommets. Y a cette sensation d'achèvement qui
me procure une certaine plénitude, ça me fait frémir.
8h30, voilà le sommet
dans les nuages.
On traîne un peu, on
déambule. On est 5 ou 6 là-haut, c'est bien, c'est calme. On
rencontre un français très cool avec qui on parle un peu, il nous
montre ses vidéos au drone qu'il a prises sur l'île de Skye,
waouuuhhhh ! Il a eu un temps radieux, la chance !!! C'est
magnifique ! On prend note de ses conseils et faisons quelques
photos de notre victoire. Aaaaaah je suis tellement heureuse !
On l'a fait, il est 9h du mat, on est en haut du Ben Nevis. Camille a
eu l'idée de l'année, je l'en remercierai toujours, j'aurais été
tellement déçue de rater ça.
Ça fait une demie heure
qu'on est là, il commence à cailler, on se décide à redescendre
quand oooooaaaaahhhhhh les nuages s'en vont tout à coup, la vue se
dégage !!! Oh la chance... Putain, c'est juste tellement
parfait cette journée, ça m'émeut presque. On a saisi notre
fenêtre, c'est génial. C'est juste parfait. Au loin, on distingue
des semblants de fjörds. Le silence. Un désert de pierres. Un
deuxième Stromboli, ça me fait vibrer. Je fais un énorme câlin à
Camille. C'est bon d'être ici, va vraiment falloir que je vive à la
montagne, un jour.
Durant toute la
descente, on a une vue sublime, aucun nuage... On croise une quantité
phénoménale de gens qui grimpent... Ils sont à la queue-leu-leu,
ça fait pas envie. Si nos estimations sont correctes en plus ils
vont se prendre une saucée une fois en haut... Fallait regarder la
météo les gars !! Surtout que certains montent en short /
tshirt, c'est impressionnant... On voit un hélico qui vient secourir
des gens. Je comprends maintenant pourquoi, tous les ans il y a des
sauvetages par dizaines à cause de la mauvaise considération de la
haute montagne - oui le Ben nevis est à 1344 mais pour l'Ecosse
c'est de la haute montagne puisque c'est le plus haut sommet de toute
la Grande Bretagne, Irlande incluse ! Les gens partent sans
kaway et finissent frigorifiés, ou perdent le chemin dans la
brume...
On recroise le français
qui nous double, on le redouble, bref on se suit. Il est marrant.
Vers 11h, on est presque en bas, on recroise les allemandes d'hier
qui s'étaient paumées.
« Tiens ! Vous
redescendez déjà ? Vous êtes allées en haut ? »
- Oui, on est parties à
5 heures !
- Wow, pourquoi si tôt ?
(Tu vas voir ma cocotte,
que je pense)
- Baaaah, ils annoncent
pas mal de pluie à partir de 12h...
- Ah
oui, d'accord, bon ben bonne journée !
-
Bonne montée !
…
Elles vont se faire tremper elles.
Et ça
a pas loupé. A 12h pétantes, nous sommes de retour à l'auberge.
J'interpelle Camille et lui pointe du doigt le sommet du Ben Nevis...
couvert de nuages.
La
vache, WE DID IT. Quelle satisfaction. C'est fou, j'ai pas
l'impression qu'on était là il y a de ça 7 heures. Ça m'a paru si
court. 3H30 de montée, 30 minutes au sommet et 3 heures de descente.
Ça semble assez invraisemblable qu'on ait mis autant de temps pour
descendre, mais je pense qu'on a beaucoup plus pris notre temps, fait
plus de pauses, croisé plus de gens (beaucoup plus) et surtout il
est beaucoup plus aisé de se casser la gueule en descente, donc qui
dit prudence dit lenteur. Et douleur, évidemment. N'oublions pas que
1300m de dénivelé, ça ruine les genoux.
On se
cale à une table de l'auberge, déserte. On commande un chocolat
chaud immense et une soupe. Ouais, je sais qu'à Paris ça ferait
vomir n'importe qui vu la chaleur, mais ici manger chaud c'est comme
le Graal. D'ailleurs, tout ce qu'ils proposent est vraiment bon. Le
cadre est sympa, la bouffe copieuse et faite maison. MIOM.
A
13h30, on retourne au dortoir, désert lui aussi. Il pleut des cordes
dehors. Le Ben Nevis est voilé, son sommet à peine visible. Je
pense à tous ces gens qu'on a croisé, qui doivent être
frigorifiés. Rien de sadique, mais j'avoue être assez fière de
notre coup. On se prend une douche royale et enchaînons avec une
sieste du même ordre. Après les 5 jours de marche et cette
ascension mémorable, je crois que notre corps va apprécier les 48
heures de repos qu'on va lui autoriser (par repos j'entends « pas
de rando », même si marcher en ville ou prendre le bus n'est
pas complètement de tout repos non plus). Ce voyage scindé en deux
est une grande première et j'avoue qu'on n'en est pas mécontente :
on a l'impression de faire deux voyages. La pause à Fort William
sonne comme un nouveau décollage pour la deuxième partie de trip
sur l'île de Skye.
17
heures. On se réveille. Je suis heureuse de constater que je n'ai
aucune douleur, mise à part celle que mes genoux ne connaissent que
trop bien – mais ils y sont habitués maintenant. On pète le feu.
On va se faire un café dans la cuisine, où on rencontre une famille
de français. La mère de famille est très cool et nous raconte
comment ils ont vécu leur ascension. Pour éviter la horde, ils ont
opté pour l'alternative Sud, comme pas mal de gens : grimper
par la face Sud, plus abrupte, plus coriace, puis rejoindre le sommet
par la crête avant de redescendre par le chemin initial. Elle nous
raconte une scène frissonnante constituée de pluie glaciale, de
visibilité quasi-nulle, de gens hagards, de regards livides, de
parents poussants leurs enfants frigorifiés à continuer de marcher.
« Pour rien au monde j'y retournerai », qu'elle nous dit.
Waouh. On a vraiment bien fait...
Elle
et son mari sont vraiment sympas. Souriants, simples, humbles. Les
deux garçons adolescents ne sont pas très bavards, voire pas du
tout. L'un deux passe la majeure partie de son temps les yeux rivés
sur son téléphone. On discute pas mal météo, ils ne savent pas
trop quoi faire dans les jours qui viennent. Comme pas mal de gens
(j'ai l'impression), ils n'ont rien réservé et roulent un peu à
l'instinct vers les coins qui leur paraissent le mieux. Le souci
c'est que comme pas mal de gens (j'ai l'impression), ils n'ont pas
vraiment anticipé le fait que les highlands en été c'est
OVERBOOKED DE LA MORT. Quand je pense que nous on a tout réservé en
février et que certains logement étaient déjà complets... Au
mieux, il reste les hôtels à 120€ la chambre. Sur ce coup là, je
préfère de loin avoir tout planifié au jour le jour, quitte à
devoir nous accommoder d'une météo pourrie, que de ne rien pouvoir
faire faute de logement. A leur place, j'aurais tout simplement foutu
deux tentes dans le coffre de ma caisse, m'enfin... Chacun fait comme
bon lui semble.
Tous
les mardis soir au Ben Nevis Inn, c'est concert live ! Ça tombe
bien, on est mardi. Les français nous disent que le resto est déjà
complet niveau réservation. Hum. Je consulte ma compère. On est
d'accord, on n'a nullement envie de se faire des pâtes au pesto dans
la cuisine du dortoir. Allez, tentons (sans tente, oui).
On se
pointe tôt : 19h. On nous fait comprendre que pour manger ça
va être compliqué, mais qu'on peut toujours boire un verre et
grignoter des starters sur les canapés de la mezzanine. Qu'à cela
ne tienne, on se retrouve affalées dans des sofas avec cocktails,
rouleaux de printemps et samosas.
Voilà
qui nous suffira amplement ! Dans la foulée, on se prend un
immense thé à la menthe avec un fondant au chocolat. Eh beh,
heureusement qu'on s'est bien dépensées ce matin !!
20h30.
Le concert commence dans une demie-heure. Flemme. On redescend au
dortoir, on se couche. Deux mecs bruyants à l'apparence de gros
lourdos ricanent et se couchent peu de temps après. Faut savoir que
comme ce sont deux rangées de lits superposés alignés en longueur,
j'ai une vue parfaitement dégagée sur le mec qui est dans le lit en
hauteur en face de moi. Il est en caleçon, sans couverture, et de
temps en temps, il me jette un regard suivi d'un sourire. Mec, tu as
conscience que le concept de nuit en dortoir va de paire avec le
concept de vie en communauté, de respect, et de PUDEUR, bordel ?
As-tu pensé une seconde que j'avais juste pas envie de voir ta
tronche et encore moins ton calebute, et que ton sourire ne me donne
qu'une seule envie : en faire celui du joker ? Je lui lance
un ou deux regards noirs et me tourne définitivement contre le mur
en soupirant.
21h30.
Le dortoir étant au sous-sol, la musique est plus que palpable :
les pieds des gens frappant la pulsation résonnent et les mélodies
des violons, bien qu'étouffés, se distinguent parfaitement. Je suis
même pas fatiguée. Putain, c'est con de rester là quand même.
J'entends Camille qui tourne dans son lit. On discute par sms.
Nini : « Les
mecs à côté de nous ont l'air lourds. Le mec en haut est en slip.
Il me regarde. C'est gênant. »
Camille :
« En plus ils puent. »
Nini :
« T'es fatiguée ? »
Camille :
« Nan »
Nini :
« On va au concert ? »
Camille :
« Grave. »
Sur
ce, on se lève, on s'habille, et on sort de ce trou à rats. Un vent
à décorner les moutons mais pas de pluie. Les montagnes sont
magnifiques. Le Ben Nevis se montre taciturne. Une énorme silhouette
noire découpée sur fond bleu marine. On monte boire un verre à
l'auberge où on se rend compte qu'en fait, le concert est une espèce
de regroupement des gens du village, chacun ayant apporté son
instrument. Ils font exclusivement de la musique traditionnelle,
tantôt des berceuses, ballades romantiques chantées à deux voix,
tantôt des bons trucs sautillants qui donnent envie de se foutre en
kilt et danser la gigue tous en rond. Nous, on s'éclate. La moitié
de la salle a déserté, on a une place à une table, on frappe
quelques rythmes sur la table, on sautille et on profite.
23
heures. Le concert se termine. Camille fait péter le pourboire. Faut
dire que le jeune type au bar était on ne peut plus sympathique. Il
est temps de sortir avant de se faire évacuer. Sauf qu'on n'a pas
très envie de retourner dormir dans le poulailler avec les deux
puants en face de nous. Camille est en forme, elle propose une balade
nocturne à la lampe de poche !
Et
c'est ainsi qu'on se retrouve courant entre les champs, riant dans
les aires de jeux pour enfants, dansant sur les tables de
pique-nique, et chantant le thème des Lannister à deux voix.
On ne
voit pas les étoiles, mais on entend le silence. J'aime cette
expression. On pourrait dire que c'est antinomique, que le silence
par définition ne s'entend pas, mais bon sang, pourtant il s'écoute
bel et bien.
Il
est minuit passé quand le retour de la pluie nous pousse à rentrer
dans notre clapier respectif. Les deux types schlinguent, c'est une
horreur. Ça sent un mélange d'humidité, de sueur, et de
flatulences. Désolée pour les détails, mais bon, par souci de
fiabilité dans la retranscription, tout ça tout ça. J'vous mets un
peu dans l'ambiance quoi. On a envie de vomir. Je sais même pas
comment on a réussi à s'endormir dans une telle odeur, mais on
finit par s'endormir. Je repense à cette journée complètement
dingue et riche en émotions. Ça donne envie de vivre,
d'expérimenter, de foncer, toujours plus, encore plus. Je comprends
pourquoi les étoiles étaient absentes cette nuit : elles sont
toutes dans nos yeux.
A
l'heure où j'écris ce carnet, quelques semaines plus tard, je
parviens toujours aussi bien à me plonger dans ce que je ressentais
à ce moment-là. Dans un voyage, il y a toujours un instant, une
après-midi, une soirée, une journée, qui me transporte à ce
point. L'Ecosse en comportait quelques uns, mais ce 31 juillet était
clairement pour moi l'apothéose. Si je devais revivre un moment, ce
serait cette journée. J'éprouve une sacrée nostalgie pour
l'ensemble du voyage, mais surtout pour cet ensemble de moments
complètement différents, émouvants, qui forment un tout si unique,
atypique, magique. Y avait quelque chose de viscéral, de
merveilleux, de beau. Le genre de souvenirs qui vous fait fermer les
yeux, décrocher un léger sourire d'apaisement
et vous réconcilie avec la vie. (Oh c'est beaaaaau Niniiiiii)




















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