Le
réveil n'a pas sonné. Il est 8h30 quand je me réveille.
Chiotte ! Décidément, quelle perte de temps... Bon, on se lève
et se prépare pour aller chercher du gaz... Je sais pas pourquoi, je
le sens pas. Je vérifie une dernière fois l'adresse : en face
de la banque, à 5 minutes à pieds. J'écris à Alex qui est censé
nous commander un taxi pour la station de bus de Bishkek pour aller à
Tokmok puis descendre jusqu'au départ de la rando en stop. Go.
Rien.
Y a rien du tout. Des habitations, des rues MORTES. Je commence à
m'énerver. Dans mes mains, ma cigarette électronique. Je vais
éclater un truc par terre dans 3, 2, 1... Je la range dans ma poche.
Evitons trop les conneries.
Camille
arrête des gens pour leur demander s'ils connaissent Red Fox. Ils
comprennent rien à ce qu'on dit et ne semblent pas connaître. C'est
dingue ça ! Au bout d'un moment, une nana parlant un peu
anglais dégaine son smartphone et recherche l'adresse. Elle commence
à nous dire qu'y en a deux, et qu'y en a un qui est pas loin en bus,
à 15 minutes. Camille prend le trajet en photo avec son portable.
Elle me demande si on y va en bus : « rien à foutre,
comme tu veux » que je lui réponds. Ah oui, j'étais vraiment
saoulée, et persuadée qu'on allait encore perdre 2 heures pour ne
rien trouver du tout. Le problème c'est qu'on est dimanche et je
sens que 1 on va se paumer dans les trajets en bus et 2 on va
attendre le bus 45 minutes.
Camille
regarde le plan : « bon, apparemment c'est pas trop loin
de l'hôtel mais dans le sens inverse, faut revenir sur nos pas et
continuer ». Ok.
20
minutes plus tard, on arrive devant Red Fox. Un mur gris, une porte
fermée, des indications d'horaires en kirghize. Je ne lis pas le
cyrillique mais compte les jours inscrits : 7. On est d'accord
qu'en Asie centrale y a 7 jours aussi, hein ? Bon, donc en
théorie c'est ouvert tous les jours de 7h30 à 20h00. Sauf que là,
y a juste rien du tout du tout, même l'entrée a l'air complètement
abandonnée. On va à la pharmacie JUSTE À CÔTÉ du Red Fox pour
demander si c'est ouvert, la dame nous dit qu'elle en sait rien.
Fffffffffff.
Je
fais le tour du bâtiment par un espèce de coupe-gorge. Camille
repère une porte entrouverte très glauque : « tu veux
pas l'ouvrir ? »
-
Euh, nan.
-
Ok parce que moi non plus.
Merci
Kaykay :D
Un
peu loin dans la rue, 3 nanas devant un centre esthétique avec leur
smartphone. Allez, tentatives n°4 : « hello do you speak
english ? »
Un
peu. Bon, elles finissent par nous indiquer un centre commercial à 5
minutes d'ici, où il y a un magasin de sport. Great. J'y crois
tellement PAS.
Effectivement,
on tombe sur un centre commercial énorme ouvert le dimanche, avec
une grande enseigne d'un magasin de sport. On devrait trouver, là !
On monte au 3e étage. On se divise en se disant qu'on cherche
chacune de notre côté pour se retrouver, comme ça fait un cercle.
Je pars de mon côté et demande à un fast-food. Le mec me dit de me
retourner. Juste derrière moi, le fameux magasin de sport. J'entre.
Personne. J'attends. Je crie « CAMIIIIIIILLE » dans le
centre commercial. La voilà qui arrive : « Mais on avait
dit qu'on se retrouvait dans le cercle !!! »
-
Mais non on avait dit qu'on s'appelait si on trouvait quelque
chose !!!
Dialogue
de sourds. « Bon, il est où le mec du magasin ? »
me dit-elle.
-
J'en sais rien, parti faire un tour ce con.
Le
gars arrive finalement, et c'est sans grand étonnement qu'il nous
fait une vieille moue désolée quand on demande du gaz en mime
(puisqu'il ne parle pas anglais non plus). Il nous indique un magasin
et un nom de rue dont j'oublie automatiquement les noms. « Vas-y
ça me fait chier, ça fait deux heures qu'on traine dans les rues de
magasin en magasin, on va encore mettre 2 heures à trouver un
magasin soit fermé soit sans gaz, ça me saoule, on a qu'à
retourner à l'hôtel, demander à Alex et lui il va nous trouver ça,
il connaît sa ville, en plus il est trop gentil. »
Camille
tolère gentiment mon mécontentement et agrée la solution. On
descend les 3 étages. Au premier escalator, on arrive devant un
petit kiosque. Je vois des gourdes. Tiens. Je m'arrête. Camille
s'arrête aussi, on est devenues des radars à gaz.
« Vas-y
laisse ça va encore être un truc où on croit trouver et en fait y
a rien, ça me saoule ». Puis mon regard tombe sur des tapis de
sol. Lueur d'espoir. Tapis de sol ? Gourde ? Mais oui !
Camille
est déjà en train de demander à la dame du kiosque s'ils ont des
bouteilles de gaz. Ça donnait un truc du genre :
-
Hello excuse me do you have [ses yeux tombent sur une bouteille de
gaz] OUUUUIIIII ÇAAAAAA !!!! dit-elle en sautillant de joie.
Trop
mignonne. MISSION ACCOMPLIE. Je n'y croyais vraiment pas, surtout pas
dans un petit kiosque planté au milieu d'un centre commercial !!
Allez,
il est plus de 11 heures, il est temps de rentrer à l'hôtel. On
rend les clefs à Alex qui nous commande un taxi dans la foulée. On
se dit que le taxi étant cheap, le mieux serait peut-être d'aller
directement à Tokmok plutôt que d'aller à la gare de bus, attendre
le bus, et rejoindre Tokmok. Allez vendu, pour la modique somme de
10€ à deux, le taxi nous emmène jusqu'au rond point central de
Tokmok, à 1h20 de là. On découvre le paysage urbain et la conduite
kirghizes... Ici, chacun est prioritaire sur les autres. Si bien que
c'est celui qui klaxonne en premier qui pousse les autres voitures
ainsi que les piétons. Ici, les sièges sont protégés par des
espèces de tapis en moumoute moches. Ici, pas de ceinture à
l'arrière. Ici, les pare-brises sont tous fêlés. Sur toutes les
bagnoles dans lesquelles on est montées (peut-être une trentaine),
seulement une n'avait pas le pare-brise pété :D Ici, des vaches se
promènent au bord de la route, à côté de petites madames, tous
les 100 mètres, qui vend des trucs à boire au coin des rues.
Plantées là sur une chaise toute la journée, sous un parasol, à
côté de la route, avec des bouteilles de soda et des gobelets...
Quelle journée de merde ce doit être.
Dans
le taxi, j'allume mon TEENO (mon smartphone B-)) pour enregistrer mon
carnet en dictaphone (la flemme d'écrire). Enfin je veux l'allumer.
Mais il ne s'allume plus. MAIS NON. On m'avait pourtant dit que
c'était de la merde. ET VOILA, PUT*** !!! Je le balance sur le
siège et grommèle :
« Bonbenvoilàcommeçajeracheteraipasdesmartphone.Voilàjevaisreprendremonvieuxtéléphonepourriaumoinsluiilmarche.Voilà. »
Après quelques minutes de tension, je me calme un peu et me dit
qu'au moins, il aura tenu le temps qu'il faut, de toute façon dans
les jours à venir on n'aura pas accès au Wifi. Enfin ça fait chier
quand même. Je le renverrai, hein.
Je
le laisse réfléchir 5 minutes et il finit par se rallumer, sans me
demander de code PIN. Je comprends rien à ce truc, putain. Qu'il
marche ou qu'il marche pas, de toute manière, je comprends rien.
J'ai l'air d'une petite vieille à qui on vient de donner un
ordinateur et qui, fascinée, ne sait même pas faire bouger la
souris et demande toutes les trois secondes « mais comment je
fais ça ? Et puis pourquoi y a ça qui apparaît ? »
Camille en peut plus. C'est dur de passer dans les années 2010,
quand même.
Bon.
Il se rallume, c'est déjà ça. On raconte un peu notre arrivée sur
le territoire kirghize et l'expédition gaz quand on arrive à
Tokmok. On paye le taxi 800 çom (10€) et descendons en vitesse. Il
fait chaud et lourd. On est au rond-point central, il ne nous reste
plus qu'à faire du stop sur une vingtaine de kilomètres pour
rejoindre le départ de la rando. On se pose 5 minutes au rond-point,
Camille sort une cigarette. Machinalement, je cherche ma cigarette
électronique. Holy shit, elle est introuvable. OK, zen. Zen. (zen).
Je prends mon sang froid et retourne là où était le taxi, au cas
où il se trouve encore dans les parages. Fail. Je reviens vers
Camille : « bon bah c'est comme le téléphone, au moins
j'en rachèterai pas et c'est terminé. » Je reste posée 2
minutes, entre mutisme et dents grinçantes.
Camille,
dans toute sa compassion, n'a pas tellement envie de rire. Elle ne
sait trop bien ce que ça fait, après l'épisode écossais où elle
a elle-même cassé ses lunettes, sa clope électronique et son kaway
neuf à 40€, le tout à une ou deux journées d'intervalle. Ça
rend fou ! Du coup, elle propose d'appeler Alex, le gars de
l'hôtel, qui nous a commandé le taxi, en se disant qu'il a
peut-être son numéro. Bingo ! Il m'envoie un sms pour me dire
que le taxi revient de suite et 2 minutes plus tard, le voici, toute
expression glaciale et air malaimable, me tendre l'objet par la
fenêtre. Grand sourire, merci beaucoup. Il accuse réception du
remerciement par un simple acquiescement sous-entendant « vous
me faites chier » et repart dans la foulée.
Boooooon,
va-t-on pouvoir commencer cette rando un jour ? Je prends mon
sac sur les épaules. Une lanière a déjà craqué. La vache, c'est
vraiment de la merde. Allez jamais deux sans trois que je me dis, il
va finir par me craquer dans les mains et j'aurai l'air con. Camille,
d'expérience, me dit de le recoudre ce soir avant de laisser le
karma provoquer le drame. Ouais mais c'est que presque TOUTES les
lanières sont décousues, wesh ! Bon, on verra.
Allez,
on se met en route vers le Sud, pouce en l'air. Les bagnoles
s'arrêtent à la pelle, demandant toutes 500 çoms pour aller à
Kalinovka. Fffffffff, impossible de faire du stop gratos, on risque
d'attendre 2 heures ou bien de marcher 10 km avant que quelqu'un nous
prenne gentiment.
Résultat,
on finit par céder et monter avec deux jeunes, la vingtaine. L'un
souriant, bavard, l'autre complètement muet et les yeux rivés sur
son téléphone.
Oui, les sièges sont en MOUMOUTE INTÉGRALE.
On
commence à comprendre que les mimes seront importants car nos
langages sont bien trop éloignés pour qu'on puisse se comprendre
verbalement. Le conducteur nous demande si on est mariées. Facile,
suffit de montrer bien haut notre bague à l'annulaire droit (qui ne
sont absolument pas des bagues de mariage ni de fiançailles). Le
conducteur regarde Camille toute en roulant. Je vois la voiture
partir à gauche. Son voisin ne bronche pas, toujours sur son tel.
Deux voitures arrivent en face. « Euh, look at the road »
que je lui dis en pointant devant lui. Il m'ignore royalement.
Putain, on va se prendre une bagnole. Il continue de parler en
regardant derrière lui. ON VA SE PLANTER PUTAIN. Au dernier moment,
il regarde en face de lui et donne un gros coup de volant sur la
droite, comme si de rien n'était, en reprenant la conversation. Mais
c'est quoi ces gens ?
On
arrive enfin à destination. Enfin, presque. On arrive à un
croisement, mais la route n'est pas terminée.
Ah,
les montagnes arrivent, enfin. La vache, les 20 kilos pèsent pas mal
sur les épaules. Les deux premiers jours en rando, c'est toujours la
souffrance absolue. Mon sac est si merdique, en plus. Bon. J'annonce
à Camille que je tendrai mon pouce aux prochaines bagnoles. On se
fait prendre en stop 3 ou 4 fois pour arriver jusqu'au dernier
village avant les montagnes. Personne ne comprend rien à ce qu'on
veut dire. « On va au Song Kul » (en mime). On a soit des
« oh c'est loin » (toujours en mime hein), soit un mec
qui appelle un autre mec en parlant de nous. Il semble demander s'il
y a de la place aux yourtes, on comprend rien. Ils finissent par tous
nous emmener au point de départ. Il est 15 heures. Wouh !
Les
premiers kilomètres sont plutôt plats, et c'est mieux ainsi, parce
qu'on en bave pas mal. On se rend compte qu'on n'a même pas mangé
ce midi. On marche une petite heure avant de se poser près d'une
rivière.
C'est
parti pour l'ouverture du gouda et des petits bâtons de tofu.
« C'est pas mal ! C'est même bon ! » me dit
Camille. (Rappelez-vous de cette phrase pour dans quelques jours). Il
fait bien chaud ici et il n'y a pas un poil d'ombre. Ce n'est que le
début... Du coup, on se protège la tête comme on peut.
Le début d'une grande histoire d'amour.
Du
coup, sieste pour Camille.
Pendant
que je fais de la sculpture sur galet.
Allez,
17 heures, c'est reparti. On croise quelques voitures, mais ça
devient de plus en plus rare et la route devient de moins en moins
praticable à mesure que l'on s'enfonce dans le décor. On croise pas
mal de vaches toutes mignonnes, des types à cheval, des bagnoles qui
s'arrêtent toutes pour nous demander si on a besoin de quelque
chose.
Il
est 19h30 quand on arrive à notre premier point de chute, le
bivouac, Aaaah, enfin. Posées à côté d'un petit pont où des
camions passent (flippant), entre la rivière, la montagne et les
déchets... PAS DE MOUSTIQUES. Et il ne fait même pas froid !
C'est le rêve ici !!
On
prend carrément notre temps, on raconte des conneries à longueur de
temps, on se marre. Arrive 21 heures quand on décide d'aller se
laver à la rivière, magnifique et puissante. Le soleil s'est
presque couché, il fait plus froid, mais au moins la circulation
s'est raréfiée et on voit les voitures arriver de loin avec les
phares. Oui parce qu'on n'a pas tellement envie de se laver devant
des camionneurs kirghizes, voyez. On se fait un bon petit plat (les
noodles non mangées la veille) avant de rêvasser et méditer à la
lumière des étoiles et de la pleine lune. C'est très magique, très
apaisant. Enfin, la nature. Enfin, l'aventure. Enfin, l'air pur.
Enfin, la verdure. Enfin, les silhouettes obscures. Enfin, les astres
dignes d'une peinture. Enfin, la couture... Eh merde. J'ai oublié de
coudre mon sac.
Bon,
je me couche, on verra ça demain. Encore une fois, je pense aux
parisiens et touristes agglutinés au Trocadéro pour voir le feu
d'artifice et je me plais à me dire que je suis loin de tout ça.

















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