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24 août 2019


Je n'ai pas eu froid jusqu'à 4h30 du matin où par contre je me suis réveillée toutes les 10 minutes à me retourner jusqu'à 6h. Réveil à 6h30. Je constate que la tente est sèche : très bon point. Il fait quand même pas chaud mais c'est raisonnable par rapport à hier. Je me réchauffe doucement dans mon duvet en préparant mon petit-déjeuner. 2 heures plus tard il est 8h30 quand je replie la tente et me mets en route. C'est la première fois que je n'ai pas besoin de mettre mon surpantalon. Il fait plutôt beau et pas froid. Au loin je vois le lever du soleil et tout est clair à l'Est. De l'autre côté vers les montagnes évidemment c'est toujours un peu brumeux, comme d'habitude. Malgré tout je perçois un ciel assez lumineux... Je n'en demande pas plus.




Le sentier démarre en pente, et j'en profite une fois en haut pour attaquer mon chocolat : j'ai la DALLE.





Le chocolat, c'est la vie, j'vous dis.
11h30 il se met à pleuvoir. En fait, il fait beau tout autour du parc mais à l'intérieur il y a toujours des nuages accumulés... J'ai croisé une seule personne depuis ce matin et deux me suivent de loin. Par contre, toujours pas de rennes et là, je demande explication... ON M'A DIT Y A DES RENNES DANS LE RONDANE. JE VEUX VOIR DES RENNES.
Du calme Nini, du calme.


J'ai fait 6 km, il m'en reste 12. Si j'en reste à cette cadence, je devrais arriver à mon prochain bivouac dans 6 heures de marche.
L'avantage de prendre de l'avance sur l'étape suivante c'est que je n'ai personne devant ni derrière moi puisque je suppose être partie en premier.
Ce qui est bien avec ce pays c'est que même quand le temps est bas, on voit les paysages car les montagnes ne sont pas si haute que ça, ou alors c'est juste que tout est haut. Je me rends pas compte.
Je commence avoir très mal au dos.  Pause pique-nique dans un désert de pierres, derrière un énorme caillou à l'abri du vent.
Pas de musique cet après-midi. Je pense, réfléchis beaucoup. Je pense notamment à la rentrée et je me saoule moi-même de ne pas arriver à l'oublier. C'est pourtant pour ça que je pars toujours fin août et que je reviens à la dernière minute pour ne pas avoir à anticiper la semaine d'avant, cette fameuse semaine où tu reprends contact avec tes collègues, où ça commence à parler de rentrée, de cours, d'élèves, de « alors bientôt la rentrée ? » Je fuis ça comme la peste. Moi je vote pour rentrer de vacances le 29 août pour reprendre le boulot le 30. Alors certes, ça fait un sacré coup dans la gueule, mais au moins, j'ai pas cette anticipation puante d'attente débile et contre-productive. Mais là, je sais pas pourquoi, régulièrement, je compte les jours.
Je fais une pause vers 15h, je perçois un animal au loin. Je ne sais pas si c'est une vache ou un renne. J'aime à penser que ce sont des rennes, il y a un noir et un blanc qui se suivent. Tout le chemin est magnifique mais assez monotone. Encore une fois, le sentier est parsemé de gros cailloux qu'il faut soit enjamber soit contourner, et beaucoup de boue. Ça fait mal aux pieds et c'est surtout assez interminable.




Ah ben tiens, ça alors, je m'y attendais pas du tout... Je commence à comprendre mon mal de dos :(

Malgré tout, les montagnes sont magnifiques et même si le paysage ne change pas beaucoup de la journée, il est resté éblouissant et émouvant. En face de moi j'ai des montagnes complètement déchirées, et je m'imagine le jour où elles sont apparues... A la fois ça me fout les jetons, et à la fois j'aurais vraiment aimé être là, les voir se déchirer et se monter les unes sur les autres.


En fait, les animaux que j'ai vu au loin ne sont ni des vaches ni des rennes, simplement 3 gros moutons. C'est pas grave je vais pas me plaindre, ils font partis de mon top 3 des animaux préférés avec les chiens, les chats, les vaches, les pandas roux, et les lapins.



J'arrive dans la vallée près de la forêt, tout est tellement grand, complètement désertique, le chemin est large et l'étendue autour de moi est immense. Derrière moi, je me prends dans la tronche toutes les montagnes que j'ai longées et contournées hier et aujourd'hui. Elles sont majestueuses, même pas étouffantes parce que pas si abruptes que ça. Elles ouvrent un passage plus qu'elles n'enferment. Je crois que je n'ai jamais vu un tel paysage de toute ma vie, c'est très étrange, mais encore une fois le sentiment que ça me procure est indescriptible. Et j'ai de la chance niveau météo. Je vais pas dire que je ne peux pas rêver mieux parce que je pourrais avoir que du soleil, mais je sais aussi que je pourrais avoir de la pluie H24. Le temps est bas mais il ne fait pas trop froid ni trop humide, juste ce qu'il faut pour voir les paysages.








C'est drôle comme la Norvège est changeante. Quand on va sur la côte, on a des fjords, des montagnes abruptes et immenses qui plongent dans l'océan. Et au centre, je découvre des vallées immenses aux airs écossais et un désert humain. Sauvage, tout ce que j'aime. Bon, je crois que je suis complètement droguée.

A l'approche de Doralsaeter, je croise quelques groupes, mais j'aurais été seule presque toute la journée. Peu de pluie, j'ai du mettre mon kaway deux fois seulement. Un peu de vent mais pas trop froid. Une fois descendue dans la vallée, le sentier qui longe la rivière est très féerique. Quelques arbres éparpillées, pas vraiment forestier, juste de tout petits arbres tout mignons un peu partout, la rivière immense à une quinzaine de mètres avec ses petits ruisseaux qui prennent leur indépendance le long du sentier.





J'arrive à Doralsaeter. Mon but étant de prendre de l'avance sur l'étape suivante. Faut savoir que la traversée du parc est scindée en plusieurs étapes. En ce qui me concerne, étant autonome, je n'ai aucune envie ni intérêt à m'arrêter aux refuges, à part pour leur larguer ma poubelle (huhu).




Je me pose 10 minutes sur une table de pique-nique, le temps de m'apercevoir que... j'ai du réseau ! Pas de 4G, mais tout de même un fond de captation pour recevoir une avalanche de SMS et d'appels manqués, notamment de mon père, mes grands-parents et Camille... Oula. Je flippe un peu. J'ai peur qu'il se soit passé quelque chose de grave... Je rappelle mon père illico : « Ben alors Mlle Hamel, 48 heures sans nouvelles, tu sais que j'allais appeler les flics ?! » HEIN ? Merde, ils se sont inquiétés. Je me sens un peu con. J'avoue que je n'avais prévenu personne sur le côté sauvage et paumé de ma petite expédition, je pensais que ça devenait automatique pour mon entourage de déduire que s'ils n'ont pas de nouvelles, c'est que je suis dans la pampa, loin de toute civilisation. Mais sur ce coup là, j'avais pas tellement prévenu, et ma famille s'est beaucoup inquiétée. Je rassure un peu tout le monde en expliquant la situation du parc naturel coupé de tout et sans couverture de réseau téléphonique.

Je me remets en route, il est 17h30 et faut que je trouve un coin pour camper assez rapidement, donc je commence à longer la rivière, je regarde la carte et je me rends compte que ça monte pendant 3 km. Après ça descend jusqu'à la rivière, sauf qu'avant ça monte pas mal. Je me dis je vais pas pouvoir aller jusqu'à la prochaine rivière dans 4 km parce que là je pars pour monter 500 m de dénivelé et il est presque 18 heures.  J'aimerais bien poser ma tente avant 20h, il commence à cailler. Je jette des coups d'oeil sur le coin de la rivière régulièrement : lichen, caillasse... déjà on a pas le droit de camper sur le lichen et en plus c'est très compliqué parce qu'il y a des bosses partout. Et puis surtout, je ne trouve pas d'endroit plat. Bon, ben je crois que j'ai pas le choix, il est 18 heures,  je vais tracer, je fais les 4 km, au pire j'arriverai à la tombée de la nuit, même à 20 heures je pourrais être encore en train de marcher...  mais bon. Je commence à monter. Et ça monte bien quand même.



Je suis essoufflée, j'ai quand même 19 km dans les pattes, plus les jours précédents. Je m'éloigne un peu de la grosse rivière et  j'arrive à côté d'une plus petite rivière et je vois un petit coin d'herbe. Le problème c'est que je le vois de loin, ça peut être des marécages, ça peut être blindé de cailloux,  je vois pas bien, ça peut aussi être beaucoup trop petit pour ma tente. J'ai pas le choix, je vais voir. Je fais des tests en m'allongeant dans l'herbe et puis je me rends compte qu'il y a pile un endroit où,  virant deux grosses pierres, c'est à peu près plat et pas trop humide. Finalement, après avoir installé la tente, avec les petits trous, ça passe nickel. Par contre on pouvait pas être deux dans la tente : juste à côté de mon tapis de sol, y a une énorme pierre qui dépasse, y a aussi un caillou sous ma tête (ça fait oreiller) et deux beaux trous au niveau de mes fesses et mes pieds : parfait !





Et là je me dis, purée, j'ai tellement bien fait. Il y a 3 raisons pour lesquelles j'ai bien fait de faire ça :
1. Au moment où je monte la tente il commence à pleuvoir à coup d'averses.
2. C'est un des plus beaux bivouacs que j'ai fait seule. Enfin, je sais pas trop, mais c'est quand même ultra beau.
3. J'aurais pas pu faire les 4 km.  Et ça se confirmera demain matin.

Donc franchement, je suis bien contente de mon bivouac, et il fait pas trop froid. Bon je suis pas en t-shirt non plus mais comparé au 3 degrés d'y a deux jours, je suis tranquille.

Bilan, j'ai du faire 19 km. Je vais tenter de camper après le refuge demain. J'essaye toujours d'éviter le contact humain mais je me pose toujours la question du camping à l'arrivée à Hjerkinn. Honnêtement, 25€ la nuit pour une tente et une personne je trouve ça beaucoup, mais j'aurai potentiellement besoin d'une douche. Je vous épargne les détails, mais mes cheveux commencent à tenir tout seuls quand je retire mon élastique. C'est mauvais signe, non ?
C'est très glamour, mais c'est la vie en bivouac : on pue. Et comme je prends peu de fringues pour alléger mon sac... Techniquement, ma polaire, y a bientôt la vie qui va se développer dedans quoi.
Let's see, soit j'aurai envie de confort, soit envie de solitude. Je penche pour la deuxième. Quitte à puer deux jours de plus, qu'est-ce que ça peut faire ? Je suis seule de toute manière.
Je me fais à manger et j'enchaîne la soirée avec la grande joie de l'atelier couture, car la lanière de mon sac a cassé pour la 3e fois.
20h. Bon. J'ai fini de manger c'était très bon. Déjà je pense qu'il y en avait pour deux mais j'avais faim parce qu'en vrai je mange pas beaucoup. Le midi c'est un tiers de Babybel avec deux tranches de pain et 4 carré de chocolat. C'est tout. Et puis une petite poignée de noix de cajou. Le soir c'est une soupe avec un peu de semoule dedans ou alors une portion de riz, ce qui n'est pas ouf non plus parce qu'y a pas de dessert. Le matin, 2 barres de céréales et puis un snickers en encas. Donc j'ai globalement assez faim, parce que 20 km par jour avec 16 kg sur le dos, ça creuse. Je m'amuse à me dire que c'est quand même l'antithèse de la bienséance le bivouac. Faut vous imaginer que je bois et je mange une soupe avec de la semoule dedans à même la casserole, comme on boirait dans un bol.
Toujours pas de moustiques, pourtant c'est relativement marécageux. C'est cool le centre de la Norvège ! D'ailleurs, vu le froid ici, je me demande combien il fait en Laponie.
Je prends mon courage à deux mains pour aller faire la vaisselle et me laver les dents puis reprends encore mon courage à deux mains et deux pieds pour faire ma fuckin' couture. Boh, ça va m'occuper, il est 20h15.
21h. 4e raison pour laquelle j'ai bien fait de camper ici. L'atelier couture terminé, je me mets le Paris Concert de Keith Jarrett dans les oreilles. Il ne fait pas si froid. Je commence à l'écouter dans ma tente, enfouie dans mon duvet. Et puis je me dis que c'est certainement à mes yeux la plus belle musique au monde. Je fais ce que je préfère le plus au monde : bivouaquer dans un endroit magnifique. Alors autant allier les deux. Ni une ni deux, je remets le Concert à son début (il dure 40 minutes), et ouvre la tente, face aux montagnes.


Je regarde les montagnes, j'entends l'eau couler en fond, derrière le piano virtuose de Keith. C'est juste parfait. Ces deux choses liées, cette musique qui me fait ressentir des émotions que je ne connais qu'avec elle, et ces paysages qui me filent une boule au ventre, c'est parfait. Le Paris Concert, c'est une multitude d'émotions difficiles à définir. Un mélange d'apaisement, de bonheur, de bouleversement. Je le connais par cœur, mais chaque nouvelle écoute est une révélation. Je ne pense à rien. J'écoute chaque note, j'écoute ce que mon corps me dit, j'écoute le silence du paysage, j'écoute la crête des montagnes sombres en face de moi, j'écoute la brume qui passe doucement devant les sommets. Cette musique ne me donne pas d'images, elle parle, à mon sens. Elle dit que la vie est belle, elle parle d'un grain de sable mais aussi de l'univers, des étoiles, d'un brin d'herbe, de montagnes, de nos propres démons, de nos instants de bonheur... Alors je me mets indéniablement à chialer, comme presque à chaque fois que je l'écoute. Pas de tristesse hein, pas même de bonheur vraiment. Elle me fait juste un effet que rien ne m'avait fait avant et qui fait beaucoup de bien. Ça prend aux tripes et en même temps parfois ça dérange, parfois c'est angoissant, parfois ça donne de l'espoir, c'est l'incarnation de la perfection en musique. C'est pourquoi elle est gravée sur ma peau, c'est pourquoi j'ai décidé de faire de la musique alors que je n'y connaissais rien, c'est pourquoi à chaque fois que je l'écoute, je me rappelle ce qu'il y a de précieux dans la vie. Et quand je me retrouve perdue dans un paysage comme celui-ci, il n'y a rien qui puisse perturber ma quiétude. Sortir de cette bulle de bien-être et de méditation a quelque chose de déchirant, comme un au revoir à contre-coeur, mais avec un sourire. Tout comme le retour d'un voyage, quand la dernière note résonne, il y a une sensation de vide qui se crée : « où est cette sensation ? Il y a 10 secondes, il n'y avait que moi et l'univers, et c'était bien comme ça. » J'ai juste envie de rester là toute ma vie, à cet instant T. D'ailleurs, à chaque fois que le morceau se termine, je sais jamais quoi faire. Je reste là, comme une conne, bloquée face au retour dans le monde réel.
J'ai toujours cette sensation, après coup, de ne jamais avoir profité des bons moments. Plus le temps passe, plus je m'efforce de me souvenir de cette sensation pour être de plus en plus dans la dégustation de chaque seconde. C'est pourquoi le trek devient une réelle drogue. Cette fois, j'ai vraiment l'impression de profiter, à 200%.

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